Il existe au large de la péninsule de Kintyre une bande de terre de dix kilomètres sur deux que le Gulf Stream traite avec une douceur étonnante. Les palmiers y poussent à la même latitude que le Labrador. Gigha, la plus méridionale des Hébrides, doit à ce microclimat son surnom d'« île de Dieu », hérité des Vikings, et surtout ses jardins, parmi les plus réputés de l'ouest écossais. Les navires de croisière, de petite taille pour la plupart, mouillent devant Ardminish, l'unique village, et y transfèrent leurs passagers en annexe.

Ardminish, un village en bord d'anse

Le débarquement se fait dans une baie paisible bordée de quelques maisons blanches, d'une école, d'un hôtel et d'un magasin général qui fait aussi office de café. Presque toute la vie insulaire se concentre ici. Depuis 2002, les quelque 160 résidents possèdent collectivement leur territoire, racheté au terme d'une campagne qui a marqué l'Écosse rurale. Le visiteur le remarque vite : les projets communautaires s'affichent fièrement, du quai réaménagé aux éoliennes baptisées les « Dancing Ladies », qui financent la vie locale.

Les jardins d'Achamore

À un kilomètre et demi du débarcadère, une allée bordée d'arbres mène aux jardins d'Achamore, créés à partir de 1944 par Sir James Horlick, un passionné d'horticulture qui consacra sa fortune à cette œuvre de verdure. Sur une vingtaine d'hectares s'épanouissent rhododendrons, camélias, azalées et espèces subtropicales qui n'ont rien à faire sous un ciel écossais, mais qui s'y plaisent grâce à la tiédeur du courant marin. Les sentiers serpentent entre les massifs, débouchent sur des clairières et réservent une récompense : un point de vue sur la crête ouest du jardin d'où l'on aperçoit les reliefs d'Islay et de Jura par-dessus la mer. Prévoyez une bonne heure pour en faire le tour sans vous presser ; les jardiniers croisés dans les allées répondent volontiers aux questions, et le printemps, saison des rhododendrons en fleurs, transforme certains sous-bois en tunnels de couleurs.

Plages jumelles et chapelle médiévale

Ceux qui disposent de plus de temps poursuivront vers le nord de Gigha, où deux croissants de sable clair se rejoignent dos à dos sur un isthme étroit, face à des eaux limpides. Les « Twin Beaches » d'Eilean Garbh demandent environ une heure de marche depuis le village, sur une route tranquille où les vélos, offerts en location près du magasin, font gagner un temps précieux. Un modeste parcours de golf de neuf trous, où l'on règle sa partie dans une boîte sur l'honneur, ajoute une touche d'excentricité insulaire. Sur le chemin du retour, un arrêt s'impose aux ruines de la chapelle de Kilchattan, érigée au 13e siècle, entourée de pierres tombales sculptées où l'on devine des épées et des navires. Tout près, une pierre dressée gravée d'ogham garde son mystère, l'une des rares inscriptions de ce type en Écosse.

Le goût de la mer

La mer nourrit aussi les insulaires. Le homard et le crabe débarqués au quai se retrouvent au menu du Boathouse, un restaurant installé dans un ancien hangar à bateaux face à la baie, devenu une halte prisée des navigateurs de passage. Les huîtres élevées dans les environs complètent ce tableau maritime, accompagnées, pour les curieux, d'un fromage de chèvre produit sur place. Un repas ici, les pieds presque dans l'eau, résume assez bien l'art de vivre insulaire.

Repartir à contrecœur

Au moment de remonter à bord, Gigha laisse une impression singulière : celle d'un territoire minuscule qui a tout misé sur la douceur, celle de son climat comme celle de sa communauté. On repense aux camélias en fleurs, aux éoliennes qui dansent sur la crête, aux pierres gravées de Kilchattan. Et l'on comprend pourquoi tant de plaisanciers, année après année, reviennent jeter l'ancre dans cette baie sans prétention.