On entend Noss avant de la voir vraiment. À mesure que le navire contourne Bressay, dans l'archipel des Shetland, une rumeur monte au-dessus du bruit des machines : des dizaines de milliers de cris entremêlés, portés par le vent du large. Puis les falaises apparaissent, et le spectacle prend tout son sens. Chaque corniche de grès rouge est occupée, chaque fissure habitée, et l'air fourmille d'ailes. Noss est une réserve naturelle nationale depuis 1955, inhabitée depuis 1939, et les navires ne s'y arrêtent pas au sens propre : ils la longent lentement, au plus près que la prudence le permet, transformant les ponts extérieurs en tribune d'observation.

Une escale qui se vit depuis le pont

C'est la particularité de cette étape, souvent inscrite aux itinéraires d'expédition entre Lerwick et les îles du nord : aucun débarquement de croisiéristes n'a lieu sur la réserve. Certains navires mettent leurs zodiacs à l'eau pour approcher les parois et pénétrer dans les criques, moteur au ralenti ; d'autres se contentent d'une navigation lente le long de la côte est. Jumelles et téléobjectifs deviennent alors les meilleurs compagnons de la matinée, qu'il vaut la peine de préparer dès la veille, et les ornithologues de bord commentent généralement la scène depuis la passerelle.

Le gratte-ciel des fous de Bassan

Le Noup, la pointe orientale, dresse ses parois à 181 mètres, les plus hautes de la côte est des Shetland. S'y accroche l'une des grandes colonies de fous de Bassan de l'Atlantique nord : environ 25 000 oiseaux, immenses, d'un blanc éclatant aux pointes d'ailes noires. Les voir plonger en piqué autour du navire, ailes repliées à la dernière seconde avant de percer l'eau comme des flèches, compte parmi les images fortes d'une croisière nordique. Le tout se joue à quelques kilomètres à peine de Lerwick, la capitale des Shetland, ce qui explique que tant d'itinéraires réservent une matinée à cette navigation d'approche. En pleine saison de nidification, en comptant guillemots, petits pingouins, fulmars, mouettes tridactyles et cormorans huppés, ce sont quelque 150 000 oiseaux qui occupent un peu plus d'un kilomètre et demi de falaises.

Macareux, phoques et grands labbes

Les pentes gazonnées au sommet des parois abritent les terriers des macareux moines, tandis que les eaux à leur pied servent de garde-manger. Les phoques gris se hissent sur les rochers des criques, et au-dessus des landes planent les grands labbes, que les Shetlandais appellent bonxies, pirates des airs qui harcèlent les autres oiseaux pour leur voler leur pêche. Avec un peu de patience, on repère aussi des loutres le long des rives abritées du bras de mer étroit qui la sépare de Bressay.

Des moutons et des poneys dans la mémoire des lieux

Ces lieux n'ont pas toujours appartenu aux oiseaux. Jusqu'en 1939, des familles y élevaient moutons et poneys ; à la fin du 19e siècle, une écurie y produisait même des poneys Shetland destinés aux mines de charbon anglaises. L'ancienne ferme de Gungstie, blanche et solitaire près du détroit, sert aujourd'hui de base aux gardiens de la réserve qui, l'été, surveillent les colonies et accueillent les rares visiteurs arrivés par leurs propres moyens. Les moutons paissent toujours les pentes, indifférents au vacarme des falaises.

L'empreinte du Grand Nord

Quand le navire reprend sa route et que la rumeur des colonies s'estompe, un silence particulier s'installe sur les ponts. Beaucoup de passagers restent accoudés au bastingage, à suivre des yeux les derniers fous de Bassan qui escortent la coque. Noss rappelle une chose simple : dans ces latitudes, les plus grandes villes sont des falaises, et leurs habitants ont des ailes. C'est une escale sans passerelle ni quai, et pourtant l'une de celles dont on reparle le plus au dîner.