Un baril posé sur une plage tient lieu de bureau de poste. Pas de timbre, pas de préposé : on y dépose une carte, on en repêche une adressée près de chez soi et l'on promet de la livrer en mains propres. Ce rituel, les baleiniers l'ont inventé ici en 1793. Floreana, au sud de l'archipel des Galápagos, cultive ainsi un mélange qui n'appartient qu'à elle : une nature spectaculaire et une histoire humaine digne d'un roman.
Post Office Bay
Le débarquement humide sur la plage de Post Office Bay mène en quelques pas au fameux baril, couvert d'inscriptions laissées par des générations de marins. Les naturalistes racontent la mécanique du lieu : à l'époque des baleiniers, les navires en partance pour le Pacifique y laissaient leur courrier, que les navires rentrant en Amérique ou en Europe récupéraient. Fouiller la pile de courrier à la recherche d'une adresse québécoise fait désormais partie du jeu; plusieurs voyageurs repartent avec une livraison à faire à Montréal ou à Laval.
Punta Cormorant et sa plage verte
À courte distance en zodiac, Punta Cormorant offre l'une des marches les plus variées de l'archipel. La plage d'accostage surprend d'abord par sa teinte : des cristaux d'olivine, un minéral volcanique, donnent au sable un reflet vert olive. Le sentier contourne ensuite une lagune saumâtre où se nourrissent des flamants des Galápagos, roses sur fond de collines grises, avant d'aboutir à une seconde plage, de sable corallien fin comme de la farine celle-là, où les tortues marines creusent leurs nids de décembre à mai et où les raies glissent dans les vagues du bord.
La couronne du diable
Face à la pointe, un ancien cône volcanique effondré émerge en cercle de récifs déchiquetés : la Corona del Diablo, l'un des sites d'apnée les plus réputés des Galápagos. Dans le courant qui traverse le cratère noyé circulent poissons-perroquets, murènes, requins à pointe blanche et parfois des otaries joueuses. Les sorties se font en petits groupes encadrés; le courant décide du parcours, et chaque passage diffère du précédent.
Une histoire humaine hors norme
Floreana fut la première île habitée de l'archipel, et ses colons ont laissé une chronique étonnante. Dans les années 1930, un médecin allemand adepte du retour à la nature, une baronne autrichienne flanquée de deux amants et une famille de pionniers s'y partagèrent quelques sources d'eau douce, jusqu'à une série de disparitions jamais élucidées que les guides appellent encore l'affaire Galápagos. Une centaine d'habitants vivent aujourd'hui à Puerto Velasco Ibarra, minuscule bourg rarement inclus dans les itinéraires.
Un certain Charles Darwin débarqua d'ailleurs ici en 1835, lors du passage du Beagle : Floreana fut l'une des quatre îles de l'archipel qu'il explora, et les moqueurs qu'il y collecta comptèrent parmi les indices qui le menèrent vers sa théorie de l'évolution. Marcher sur ces sentiers, c'est un peu marcher dans ses pas.
À savoir avant de descendre
- Débarquements humides : prévoir sandales ou chaussures d'eau.
- Guide du parc national obligatoire, sentiers balisés et groupes limités.
- Apporter une carte déjà écrite pour le baril, et de quoi noter les adresses à livrer.
- Faune : distance de 2 mètres, même avec les otaries curieuses.
On repart de Floreana avec une mission dans la poche : une carte étrangère à remettre un jour, en personne, à un inconnu. C'est peut-être la plus jolie idée qu'une escale puisse offrir — prolonger le voyage longtemps après le retour, jusque sur le pas d'une porte, quelque part dans le monde. Deux siècles après les baleiniers, le baril fonctionne toujours sans timbre ni fonctionnaire — la plus vieille poste du Pacifique n'a jamais eu besoin d'autre chose que de la parole donnée.


