Les derniers mammouths laineux de la planète se sont éteints ici, voilà environ quatre mille ans, alors que les pyramides d'Égypte étaient déjà debout. L'île Wrangel, posée entre la mer de Sibérie orientale et la mer des Tchouktches, traversée par le 180e méridien, garde encore leurs défenses dans ses vallées. Réserve naturelle stricte inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO, elle appartient aux escales d'expédition les plus rares de l'Arctique : y débarquer relève du privilège.

Une approche dictée par la glace

Seuls des navires d'expédition tentent l'approche, durant la courte fenêtre de l'été arctique, et la banquise conserve toujours le dernier mot. Quand les conditions s'y prêtent, les zodiacs quittent le bord vers des plages de galets gris, accompagnés par les gardes de la réserve, seuls habitants permanents de quelques cabanes isolées. Il n'existe ici ni quai, ni village, ni sentier balisé : chaque sortie se décide le matin même, selon la mer, la brume et la présence des ours, après le point météo de l'équipe d'expédition. Sa voisine Herald, bloc de falaises encore plus abrupt, se contemple généralement depuis la passerelle, entourée d'oiseaux de mer. Cette incertitude fait partie du voyage, et les journaux de bord se remplissent d'itinéraires improvisés.

La maternité des ours blancs

Wrangel détient un titre que nul autre territoire ne conteste : la plus forte densité de tanières de mise bas d'ours polaires de tout l'Arctique. Chaque hiver, plusieurs centaines de femelles creusent leur abri dans les congères de ses vallées pour y mettre au monde leurs petits, sous la surveillance discrète des gardes qui recensent les tanières. À la belle saison, les rencontres se font depuis les embarcations ou à distance respectueuse, jumelles en main : une mère et ses oursons sur une crête, un mâle longeant la grève, silhouettes crème sur la toundra brune. Les naturalistes du bord veillent à ce que l'observation reste sans dérangement.

Morses, oies et harfangs

La vie s'accroche partout sur ce bout de terre. Les années où la banquise recule, des dizaines de milliers de morses du Pacifique se rassemblent sur certaines plages, masse brune et bruyante que l'on approche en zodiac, moteur au ralenti. Dans les terres, la toundra accueille une immense colonie d'oies des neiges, des harfangs qui nichent à même le sol et des troupeaux de bœufs musqués dont les silhouettes préhistoriques complètent étrangement le décor. Sur les caps, des falaises d'oiseaux bourdonnent de guillemots et de mouettes tridactyles. Chaque sortie ajoute son observation au tableau collectif tenu par l'équipe d'expédition.

Une toundra plus riche qu'il n'y paraît

Les glaciations ont épargné Wrangel, et cette continuité explique un paradoxe : cette île de brume abrite une diversité de plantes et d'insectes supérieure à celle de tout l'archipel arctique canadien. En marchant derrière les guides, on découvre une mosaïque de pavots jaunes, de saxifrages et de lichens, environ quatre cents espèces de plantes en tout, parfois une défense de mammouth affleurant près d'un ruisseau, rappel des géants disparus. Les lemmings détalent entre les touffes, un renard curieux suit la file des marcheurs à distance. Le silence, lui, ne ressemble à rien de connu; seuls le vent et les cris d'oiseaux le traversent, et chacun baisse instinctivement la voix.

Au moment où le navire s'éloigne, l'île disparaît souvent dans le brouillard aussi discrètement qu'elle était apparue. Les passagers qui ont foulé ses plages savent qu'ils comptent parmi une poignée de voyageurs par génération, et les expéditions vers ces eaux demeurent tributaires des glaces, des autorisations et des programmes des compagnies; la patience fait partie de la destination. Wrangel se mérite, et c'est exactement pour cette raison qu'elle marque à vie ceux qui l'approchent.