Pour rejoindre Iquitos, il faut le fleuve ou le ciel : aucune route ne relie la plus grande ville de l'Amazonie péruvienne au reste du monde. Près d'un demi-million d'habitants vivent ainsi au bord de l'Amazone, dans un vacarme joyeux et permanent de mototaxis, et c'est ici que la plupart des croisières fluviales du Pérou commencent ou s'achèvent. Les compagnies organisent les transferts vers leurs quais d'embarquement des environs, et il serait dommage de ne connaître d'Iquitos que la route de l'aéroport. Une journée sur place vaut la peine d'être défendue contre la tentation de filer directement vers la jungle, car cette capitale amazonienne a une personnalité que rien, en aval comme en amont, ne remplace.

Les fastes du caoutchouc

Autour de la Plaza de Armas, la ville garde les traces d'une fortune aussi brève que démesurée. La Casa de Fierro, structure entièrement métallique commandée en Europe à la fin du XIXe siècle et attribuée par la tradition locale à la maison Eiffel, fait face aux façades couvertes d'azulejos que les barons du caoutchouc faisaient venir du Portugal. Le long du malecón Tarapacá, ces carreaux vernissés brillent au soleil équatorial au-dessus des vendeurs de glaces; un vapeur restauré, l'Ayapua, abrite un musée consacré aux navires historiques de l'Amazone et aux heures sombres de cette époque, quand la sève blanche de l'hévéa s'échangeait contre des fortunes et des vies. Monter à bord, toucher les cuivres, lire les récits des collecteurs de caoutchouc : l'histoire cesse d'être abstraite.

Belén, la ville qui flotte

Le marché de Belén s'étale sur une vingtaine de pâtés de maisons : fruits dont on ignore jusqu'au nom, poissons du fleuve longs comme le bras, remèdes de plantes vendus au cri. En contrebas, tout un quartier de maisons sur pilotis et de radeaux monte et descend avec les crues, d'où le surnom de Venise amazonienne. La visite se fait de préférence le matin, avec un guide local, en pirogue quand les eaux sont hautes : une leçon de vie fluviale plus qu'une attraction. On y mesure aussi l'amplitude des crues, une dizaine de mètres entre les saisons, qui commande absolument tout : l'architecture, le calendrier, le prix du poisson.

La forêt à portée de journée

Sans quitter les environs, un centre de sauvetage permet d'approcher des lamantins d'Amazonie orphelins que l'on réhabilitue avant leur retour au fleuve; les soigneurs font parfois participer les passagers au biberon. De l'autre côté de l'eau, une ferme aux papillons double son élevage d'un refuge pour animaux confisqués. Et sur l'Amazone même, il n'est pas rare qu'un dos rose crève la surface : les dauphins roses patrouillent jusque devant le malecón, indifférents au trafic des pirogues.

Avant de partir explorer

  • Le mototaxi est le moyen de transport roi; convenir du prix avant de monter, en soles et en petites coupures.
  • Chaleur humide constante : eau, chapeau et vêtements légers changent la journée.
  • À Belén, rester avec son guide et voyager léger; l'endroit est vivant, dense et pauvre à la fois.
  • À table, oser la cuisine amazonienne : juanes de riz au poulet, poissons du bassin comme le paiche, jus de fruits que l'on ne goûtera nulle part ailleurs.

Le soir venu, le malecón s'anime de musiciens et de familles en promenade, et le fleuve immense passe, chargé de troncs et de pirogues, indifférent aux fortunes qu'il a faites et défaites. Iquitos n'est pas une simple porte vers la jungle : c'est une ville-monde au milieu de la forêt, et ceux qui lui accordent quelques heures embarquent ensuite sur l'Amazone en comprenant beaucoup mieux où ils naviguent, et pourquoi cette région ne ressemble à aucune autre du continent.