On entend l'escale avant de la voir : un grincement de roues de bois, le pas lent des bœufs, les clochettes des attelages. À Kampong Tralach, sur la rive du Tonlé Sap, les navires fluviaux se rangent contre la berge et confient leurs passagers à un moyen de transport qui n'a pas changé depuis des générations. Le char à bœufs n'est pas ici un décor monté pour les étrangers; il demeure l'outil des familles paysannes, sorti des cours pour l'occasion, et la promenade qu'il offre traverse le Cambodge rural sans filtre ni vitrine. Les conducteurs accueillent leurs hôtes d'un signe de tête, les bêtes ruminent, et le convoi s'ébranle dans un concert de bois qui travaille.
La digue entre les rizières
Les attelages s'engagent sur une piste surélevée qui file entre les casiers de riz, vert tendre ou or selon la saison. Le conducteur marche à côté de ses bêtes, une badine à la main qu'il n'utilise presque jamais, et le passager se laisse bercer par le tangage du plateau de bois, assis sur une natte de paille tressée. De part et d'autre, des paysans repiquent ou moissonnent selon le calendrier des pluies, les hérons garde-bœufs suivent les buffles dans les chaumes, et les palmiers à sucre dessinent leurs silhouettes échevelées sur le ciel. Une association villageoise d'une cinquantaine de membres organise ces sorties, dont le revenu se partage entre les familles participantes, chacune à son tour.
La pagode aux fresques anciennes
Au bout du chemin attend Wat Kampong Tralach Leu, un sanctuaire fondé, selon la tradition, dès le 15e siècle. L'édifice actuel garde son allure de vieille pagode de campagne, précédée d'une cour où sèchent les récoltes du monastère, et son intérieur recèle un trésor fragile : des fresques peintes dans les années 1850 par deux artistes nommés Pal et Chea. Les scènes, pâlies par l'humidité et les décennies, laissent encore deviner processions royales, palais aux toits étagés et épisodes de la vie du Bouddha. On les regarde en silence, la tête levée, conscient de contempler des images que chaque saison des pluies efface un peu davantage.
Un village à hauteur d'enfant
Le retour vers la berge traverse le village lui-même : maisons sur pilotis, cours où picorent les poules, ateliers de réparation de motos installés à l'ombre des habitations. Les enfants accourent pour saluer les attelages, essaient trois mots d'anglais, éclatent de rire et repartent en courant prévenir les suivants. Les adultes lèvent la tête de leur ouvrage, rendent le bonjour, retournent à leurs gestes. Il ne se passe rien d'extraordinaire, et c'est précisément ce rien, cette vie ordinaire offerte sans mise en scène, qui fait la valeur de la halte aux yeux de bien des voyageurs au long cours. Certains équipages proposent aussi une halte à la petite école, quand la classe est ouverte, pour y déposer cahiers et crayons offerts par les passagers.
Le fleuve des allers-retours
La berge retrouvée, beaucoup de passagers s'attardent un moment face à la rivière. Le Tonlé Sap relie le grand lac du Cambodge au Mékong et rythme la vie de millions de personnes, remplissant puis vidant ses plaines au fil des moussons, dans un balancement que les riverains lisent comme un calendrier. Les navires qui le parcourent relient Phnom Penh aux villages de l'amont, et chaque halte comme celle-ci coud un fil de plus entre le voyageur et ce pays d'eau douce, patient et fertile.
Longtemps après le départ, c'est le grincement des roues qui revient en mémoire, avec l'odeur de la paille chaude et le sourire d'un bouvier. Kampong Tralach ne possède ni monument célèbre ni panorama grandiose. Elle possède mieux : une manière de rappeler que la simplicité, quand elle est sincère, touche plus sûrement que le spectaculaire.


