Un dauphin fait parfois escorte aux chaloupes qui rejoignent les pontons de Penneshaw, village posé sur une baie limpide. Troisième île d'Australie par la taille, longue de près de 150 kilomètres, Kangaroo Island porte bien son nom : les animaux y règnent en maîtres, des kangourous des prairies aux otaries des plages, en passant par les koalas perchés dans les eucalyptus et les échidnés qui traversent les routes sans se presser. Les quelque 4 000 habitants semblent avoir accepté de bon cœur leur statut de minorité, et l'escale se vit comme un safari austral, à des années-lumière de l'agitation du continent.

Penneshaw, tête de pont insulaire

Le débarcadère jouxte la gare maritime des traversiers qui relient l'île au continent, et le village se parcourt en quelques minutes : une plage blonde, des boutiques d'artisans, une galerie communautaire et un café ou deux face au détroit. Au bout de la baie, un rocher gravé rappelle une visite presque oubliée : l'explorateur français Nicolas Baudin y fit inscrire le passage de son expédition en 1803, à l'époque où Français et Britanniques cartographiaient ces côtes à la course. Le clin d'œil ravira les passagers francophones, d'autant que la carte de l'île reste semée de noms français, caps, baies et péninsules confondus.

Seal Bay, marcher parmi les lions de mer

À environ 45 minutes de route, la plage de Seal Bay offre un privilège rare : descendre sur le sable, accompagné d'un guide accrédité, au milieu d'une colonie de lions de mer australiens. L'espèce, menacée, ne se reproduit que sur une poignée de côtes, et les consignes sont strictes : distance respectueuse, voix basse, pas lents. On observe les femelles revenues de trois jours de pêche au large, les petits qui les cherchent en bêlant d'un bout à l'autre de la plage, les mâles qui somnolent comme des rochers ensablés. L'expérience, encadrée avec soin, marque durablement les mémoires, y compris chez les voyageurs qui pensaient avoir tout vu.

Les sculptures de Flinders Chase

Le parc national de Flinders Chase occupe la pointe ouest, à environ deux heures de route du débarcadère, ce qui réserve la sortie aux excursions de journée complète. La récompense attend au bout : les Remarkable Rocks, des blocs de granit sculptés par 500 millions d'années de vent et d'embruns, posés en équilibre sur un dôme qui plonge vers l'océan Austral. Leurs formes creusées d'alvéoles orangées de lichen changent d'allure à chaque pas et à chaque heure du jour. Un peu plus loin, la passerelle d'Admirals Arch descend vers une arche marine où les vagues déferlent sous une voûte hérissée de concrétions, pendant que les otaries à fourrure se disputent les rochers du ressac en contrebas.

Une île généreuse jusque dans l'assiette

Entre deux réserves naturelles, l'île cultive un art de vivre gourmand : miel d'abeilles ligures, dont la souche pure est protégée ici depuis le 19e siècle, fromages fermiers, huîtres élevées dans les eaux froides du détroit et eucalyptus distillé en huiles parfumées. Les fermes-boutiques jalonnent les routes des excursions, proposent dégustations, paniers à emporter et conversations de fermiers heureux de raconter leur coin de pays, et les produits glissés dans le sac constituent d'excellents souvenirs, à la fois locaux et légers à transporter jusqu'à la cabine. Les guides locaux, intarissables, assaisonnent la route d'anecdotes sur les tempêtes australes et les naufrages qui ont dessiné la carte des phares insulaires.

Au retour, tandis que la chaloupe s'éloigne des pontons, l'île s'étire dans la lumière rasante avec ses collines fauves et ses criques claires. On songe aux lions de mer endormis, aux rochers de granit et à l'inscription française de 1803. Certaines escales divertissent; celle-ci réconcilie avec l'idée qu'un territoire puisse appartenir d'abord à ses bêtes, et s'en porter à merveille.