Le Neckar a deux visages à Pleidelsheim, et le bateau passe entre les deux. D'un côté, le canal latéral et son écluse double, huit mètres de chute, où la navigation moderne fait ses gammes ; de l'autre, le vieux bras de la rivière, rendu aux roseaux et aux hérons. Cette commune du Bade-Wurtemberg, à une trentaine de kilomètres au nord de Stuttgart, offre aux croisières fluviales une halte champêtre au seuil du pays de Louis II... de Wurtemberg, cette fois.
L'écluse, le vieux bras et les hérons
Franchir l'écluse double constitue déjà un petit événement : les portes se ferment, l'eau monte, les passagers comptent les centimètres. À terre, le contraste attend à quelques minutes de marche. L'ancien lit serpente entre saules et prairies humides, et une ancienne gravière s'est muée en site de nidification pour les hérons cendrés, que l'on observe à distance respectueuse depuis les sentiers. Les zones du Wäldle et du Wiesental complètent ce refuge pour les oiseaux ; jumelles conseillées, silence apprécié.
Un village souabe au travail
Le bourg lui-même cultive la discrétion souabe : maisons soignées, vergers en lisière, un musée d'histoire locale qui raconte les cent dernières années à hauteur de famille, outils agricoles et photographies jaunies à l'appui. On y saisit ce que fut la vallée avant la canalisation : crues, moulins, vignes et patience. Une boulangerie, une terrasse, le clocher qui sonne les quarts, l'essentiel est là, sans décor ajouté.
Ludwigsburg, le grand jeu baroque
La vraie sortie de l'escale se joue à court trajet de route : Ludwigsburg et son Residenzschloss, l'un des plus vastes palais baroques d'Europe, quatre ailes, dix-huit bâtiments et des enfilades à perdre le nord. Autour, le parc du « Baroque en fleurs » aligne parterres, jardin des contes pour les enfants et citrouilles géantes à l'automne. Les excursions y consacrent une demi-journée bien remplie ; les amateurs d'histoire y croisent l'ombre des ducs de Wurtemberg, qui rêvaient de Versailles avec un accent souabe.
Marbach et le poète
Sur la colline d'en face, à quelques minutes, Marbach am Neckar veille sur une maison natale minuscule : celle de Friedrich Schiller, né en 1759. Le bourg à colombages grimpe joliment au-dessus des vignes, et les Archives littéraires allemandes, installées sur la hauteur, font de ce village la mémoire écrite du pays. Même sans lire l'allemand, la promenade vaut la peine : ruelles pentues, vues sur la vallée et sentiment net d'être au cœur battant de la culture souabe.
La vallée en prime
En amont comme en aval, la vallée réserve d'autres surprises aux itinéraires qui musardent : coteaux de vigne en terrasses, murets de pierre sèche et, près de Hessigheim, des falaises calcaires ruiniformes que les gens du pays surnomment leurs jardins de rochers. Les coopératives viticoles du secteur servent trollinger et lemberger, rouges légers que l'on boit frais, presque inconnus hors du Wurtemberg : une rareté de plus à mettre au carnet de dégustation.
Conseils d'escale
Le terrain est plat le long de la rivière, vallonné dans les villages ; de bonnes chaussures de marche couvrent tous les cas. Les excursions vers Ludwigsburg partent généralement en autocar du point d'accostage ; les indépendants combineront taxi et train régional. Et si le programme du jour se limite au vieux bras et aux hérons, personne ne s'en plaindra : les itinéraires fluviaux ont aussi besoin de pages calmes.
En refermant l'écluse
Au départ, les portes s'ouvrent vers l'aval et le vieux bras disparaît derrière sa frange de saules. Pleidelsheim n'aura montré ni cathédrale ni forteresse, seulement un équilibre : la rivière qui travaille d'un côté, la rivière qui respire de l'autre. Beaucoup de vallées ont perdu ce partage ; le Neckar l'a gardé ici, et cela suffit à retenir le souvenir.


