Sous les rues de Porto Torres dort une ville romaine. Turris Libisonis, première colonie de Rome en Sardaigne, fondée au Ier siècle avant notre ère, prospérait ici grâce au blé et au commerce maritime. La cité moderne, devenue l'une des portes d'entrée du nord sarde avec ses traversiers et ses industries, n'a l'air de rien au premier abord; elle récompense pourtant ceux qui grattent la surface. Les navires accostent dans le bassin de commerce, et le centre s'atteint à pied en une quinzaine de minutes par le corso Vittorio Emanuele.
La basilique San Gavino, chef-d'œuvre roman
Tout en haut du corso se dresse la raison majeure de l'escale : la basilique San Gavino, la plus vaste église romane de Sardaigne, élevée au XIe siècle par les juges de Torres. Sa silhouette étonne, avec une abside à chaque extrémité et aucune façade principale. À l'intérieur, une forêt de colonnes antiques réemployées soutient la nef; dans la crypte reposent les reliques des martyrs Gavin, Prote et Janvier, exécutés sous Dioclétien, auxquels les Sardes vouent une dévotion tenace. La pierre calcaire blonde, l'ombre fraîche et le silence font de cette halte un moment d'une réelle intensité. Chaque printemps, la Festha Manna, l'une des plus anciennes fêtes de Sardaigne, rassemble d'ailleurs la région autour des trois martyrs, entre processions et chants.
Turris Libisonis, la ville d'en dessous
En redescendant vers la mer, le parc archéologique et son Antiquarium dévoilent la colonie romaine : thermes ornés de mosaïques, rues dallées, entrepôts du port antique. Juste à côté, le ponte Romano enjambe le fleuve Riu Mannu de ses sept arches, ouvrage du Ier siècle qui a porté le trafic routier jusqu'à une époque récente. La visite complète demande à peine deux heures et donne à la localité moderne une profondeur insoupçonnée : on marche littéralement sur vingt siècles. En longeant ensuite le rivage vers l'est, la petite anse de Balai et son église posée sur les rochers offrent une pause baignade appréciée des gens du coin, à distance de marche du centre.
L'Asinara, l'île aux ânes blancs
Si votre escale s'étire sur une journée entière, le grand large appelle. Face à la côte, l'île de l'Asinara, longtemps colonie pénitentiaire et de ce fait préservée de toute construction touristique, est devenue parc national. Des excursions en bateau ou en vedette rejoignent ses anses d'eau claire, dont Cala Reale et son ancienne station de quarantaine; sur place, on circule en petit train, en véhicule guidé ou à vélo entre maquis, anciennes structures carcérales et plages désertes. Les vedettes de l'île : ses ânes albinos, uniques au monde, qui paissent en liberté. Vérifiez les horaires avant de partir, l'aller-retour occupe l'essentiel d'une journée.
Pause sarde
Au retour, les trattorias du centre servent une cuisine de mer sans chichis : poulpe à la catalane, spaghetti aux oursins en saison, pecorino et pain carasau, arrosés d'un vermentino frais. Les places du corso, animées en fin d'après-midi, se prêtent à l'espresso d'adieu pendant que les habitants font leur passeggiata. Les gourmands repartent souvent avec un sachet de pain carasau ou un morceau de pecorino affiné.
Larguer les amarres
Porto Torres n'a ni la réputation d'Alghero ni le lustre de la Costa Smeralda, et c'est tant mieux : l'escale se vit sans foule, entre une basilique millénaire, des mosaïques romaines et une île sauvage posée sur l'horizon. À l'appareillage, on repense à cette Sardaigne du nord-ouest, laborieuse et fière, qui garde ses trésors à hauteur d'homme et les montre volontiers à qui prend le temps de descendre à terre.


