Le canyon se resserre bien avant l'arrivée : des parois de granit hérissées de pins tombent droit dans la Vltava, et le bateau paraît glisser dans un couloir de forêt. Třebenice surgit au dernier moment, une poignée de maisons et un débarcadère posés au pied du grand barrage de Slapy. C'est ici que s'achève la remontée depuis Prague : au-delà du mur de béton, la rivière devient lac, et la navigation change de monde.
Une remontée qui vaut l'escale
L'approche compte autant que la halte elle-même. Au départ de Prague, le bateau franchit des écluses de plus en plus impressionnantes, dont celle de Štěchovice, taillée dans un paysage de gorges. Les rives se dépeuplent à mesure : les faubourgs cèdent la place aux jardins, puis aux chalets, puis à la forêt seule. Les passagers restent volontiers sur le pont pour suivre le défilé des rochers, jumelles à portée de main, tandis que le pilote négocie les courbes serrées de la vallée. Chaque bassin franchi élève le bateau d'un palier, et la sensation de monter dans la montagne au fil de l'eau a quelque chose d'irréel.
Les rapides engloutis
Sous les eaux calmes dorment les Svatojánské proudy, les rapides Saint-Jean, jadis redoutés des flotteurs de bois qui descendaient les troncs de Bohême vers Prague. Dans les années 1950, la construction du barrage de Slapy, un ouvrage de 60 mètres de haut intégré à la cascade de la Vltava, les a recouverts pour de bon. Depuis le débarcadère, la muraille de béton ferme l'horizon amont; au-dessus s'étire une retenue de plus de 40 kilomètres où les Tchèques viennent nager et faire de la voile l'été. Une centrale hydroélectrique ronronne au pied de l'ouvrage, et des campings s'égrènent sur les berges du lac, preuve que la rivière apprivoisée a trouvé une seconde vie. Le contraste dit tout : un cours d'eau sauvage domestiqué, dont la mémoire affleure encore.
Le sentier des anciens rapides
Depuis les abords du hameau, un sentier didactique suit la gorge vers l'aval, accroché à flanc de rocher au-dessus de l'eau. Ses panneaux racontent la flore, le flottage du bois et une histoire plus singulière : celle du tramping tchèque. Dès l'entre-deux-guerres, des jeunes Pragois épris de grands espaces venaient planter ici des cabanes de rondins, guitare au dos; la colonie de Ztracenka, sur ce parcours, compte parmi les berceaux du mouvement. Cette passion des cabanes, des feux de camp et des chansons à la gratte reste bien vivante dans le pays, et la vallée en demeure l'un des sanctuaires. Le chemin exige de bonnes chaussures et un pied sûr, avec ses passages étroits équipés de chaînes : mieux vaut n'en goûter qu'un tronçon lorsque le temps à terre est compté. Un aller-retour d'une petite heure donne déjà un bel aperçu des gorges et de leurs à-pics.
Le pays des chalets
L'ambiance des lieux tient à cette culture du week-end à la tchèque : chalets de bois nichés entre les pins, barques amarrées aux pontons, baigneurs et pêcheurs selon la saison. Le hameau se rattache au bourg voisin de Štěchovice et vit à un rythme que rien ne presse. On marche un peu, on s'assoit face au barrage, on écoute la rivière : l'escale se vit comme une parenthèse de nature, en toute simplicité, à quelques heures de navigation des flèches de Prague.
Au moment du départ, le canyon se referme lentement derrière la poupe et les parois défilent en sens inverse, différentes sous la nouvelle lumière. On repart avec le souvenir d'un lieu minuscule et net, si différent des grandes étapes urbaines : du granit, des pins, une muraille de béton et l'écho d'une rivière sauvage que les Tchèques n'ont jamais tout à fait oubliée.