Au XVIe siècle, des marins basques quittaient chaque printemps leurs villages des Pyrénées pour un mois de traversée vers cette anse du Labrador, à la poursuite des baleines franches et boréales du détroit de Belle Isle. Leur huile éclairait les lampes de toute l'Europe. Ce chapitre presque oublié de l'histoire atlantique a laissé à Red Bay le témoignage le plus ancien, le plus complet et le mieux préservé de la chasse baleinière européenne, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2013. Les navires d'expédition mouillent dans la baie, exactement là où ancraient les galions, et les zodiacs déposent les passagers au cœur d'un village d'à peine 140 âmes.
Le récit d'une industrie perdue
À quelques pas du débarcadère, les deux centres d'interprétation de Parcs Canada rassemblent le fruit de décennies de fouilles terrestres et sous-marines. La pièce maîtresse émeut par sa simplicité : une chalupa, embarcation de chasse de huit mètres, retrouvée écrasée sous l'épave d'un galion et patiemment restaurée, considérée comme la plus ancienne embarcation du genre à avoir survécu. Autour d'elle, harpons forgés, tuiles rouges du Pays basque, vêtements de laine et instruments de navigation redonnent chair à ces équipages partis au bout du monde connu pour remplir des barriques d'huile. Des guides de Parcs Canada, souvent originaires du village, complètent la visite d'anecdotes et répondent volontiers aux questions.
Saddle Island, l'île-usine
En face du village, l'île Saddle abritait l'essentiel de la station : les vestiges des fours où l'on fondait la graisse en huile, les tonnelleries, et un cimetière où reposent environ 140 baleiniers, morts de froid, de noyade ou d'épuisement si loin de leurs montagnes. Selon les saisons et l'état de la mer, une courte traversée permet d'en faire le tour sur un sentier d'interprétation. Dans les eaux de la baie repose aussi le San Juan, galion coulé par une tempête en 1565, devenu l'une des épaves les plus étudiées de l'archéologie maritime. Depuis la rive, on distingue bien les contours de l'île et les secteurs de fouilles; des jumelles aident à en saisir les détails.
La côte des ossements
Le sentier Boney Shore longe la rive où les carcasses de baleines étaient abandonnées après le dépeçage; des fragments d'os blanchis affleurent encore dans l'herbe rase, quatre siècles et demi plus tard. La marche se fait à pas tranquille, en une trentaine de minutes. Un peu plus loin, l'escalier de bois du sentier Tracey Hill grimpe vers un belvédère qui embrasse la baie entière, ses îles, ses barachois et l'immensité du détroit où passent icebergs et baleines selon la saison. Le vent y souffle presque toujours; il fait partie du paysage au même titre que la roche.
Une escale d'expédition
- Débarquement en zodiac ou en canot de transbordement, directement au village.
- Centres d'interprétation, sentiers et point de vue se font aisément dans une demi-journée.
- Terrain inégal par endroits : chaussures de marche recommandées.
- Vêtements chauds et coupe-vent indispensables, même en plein été.
Ce qui frappe le plus à Red Bay, ce n'est pas la grandeur des vestiges, c'est leur silence. Une anse tranquille, quelques maisons, des os dans l'herbe : il faut l'imagination pour repeupler la baie de galions, de fumées grasses et de cris en euskara. C'est précisément ce que ce lieu offre de rare : l'occasion de sentir, physiquement, l'épaisseur du temps. On remonte à bord plus silencieux qu'on est descendu.


