Il arrive que la brume ouvre le rideau au dernier moment : des toits de gazon, des façades noires et rouges, des ruelles qui dévalent vers deux bassins remplis de bateaux de pêche. Tórshavn, le « havre de Thor », capitale des îles Féroé, compte parmi les plus petites capitales du monde, et les navires accostent pratiquement en son centre. Pas de navette, pas d'attente : on descend la passerelle et l'on se trouve déjà dans l'histoire, sur cet archipel posé entre Islande et Écosse au milieu de l'Atlantique Nord.
Tinganes, le pouvoir sous les toits d'herbe
Sur la presqu'île rocheuse qui sépare les deux bassins du port, des bâtiments de bois rouge sombre coiffés de gazon abritent, aujourd'hui encore, les bureaux du gouvernement féroïen. Les assemblées s'y réunissent depuis l'époque viking, ce qui place Tinganes parmi les plus anciens lieux de pouvoir en activité au monde. Aucune clôture, aucun contrôle : on flâne librement entre les façades goudronnées, on pose la main sur la roche usée où les chefs débattaient il y a mille ans, on croise peut-être un fonctionnaire qui rentre dîner à vélo, et l'on peine à croire qu'un pays se gouverne depuis ces maisons de poupée.
Ruelles anciennes et fort de garnison
Autour de Tinganes, le vieux quartier aligne ses maisons basses aux fenêtres blanches, si serrées que les toits d'herbe semblent se toucher. En suivant le bord de l'eau vers l'est, on grimpe au fort de Skansin, élevé en 1580 pour décourager les pirates, remanié au fil des guerres, poste de commandement britannique durant la Seconde Guerre mondiale. Son petit phare et ses canons regardent passer les navires; c'est le meilleur endroit pour photographier le vôtre, posé devant les îles qui ferment l'horizon.
Une capitale à hauteur d'homme
Le centre moderne tient en quelques rues piétonnes où se concentrent cafés, librairies et boutiques de tricot : la laine féroïenne, tricotée selon des motifs transmis de génération en génération, constitue le souvenir le plus fidèle à l'esprit des îles. Le musée national complète la visite avec ses collections vikings, ses bateaux traditionnels et ses bancs d'église médiévaux sculptés, rares témoins de l'art ancien de l'archipel. Autour des bassins, cafés et micro-torréfacteurs servent des brunchs qui n'auraient rien à envier à Copenhague, preuve que la jeunesse féroïenne revient volontiers au pays. Partout, le rythme reste débonnaire; ici, même les heures de pointe ressemblent à un dimanche matin.
Kirkjubøur, le berceau spirituel
À un quart d'heure de route par la montagne, le hameau de Kirkjubøur fut au Moyen Âge le siège des évêques des Féroé. Face aux vagues subsistent les hautes murailles de la cathédrale Magnus, jamais achevée vers 1300, l'église Saint-Olav toujours en service et la ferme de Roykstovan, une maison de bois vieille d'environ neuf siècles que la même famille habite depuis des générations. Entre les murs noirs et l'océan gris-vert, le lieu dégage une force tranquille qui marque durablement les visiteurs.
Le climat comme compagnon de route
Un conseil d'ami : emportez un imperméable même sous le soleil, car les Féroïens aiment dire qu'on vit ici les quatre saisons en une journée. La pluie passe vite, la lumière revient plus belle, et les versants verts n'ont jamais si bonne mine qu'après l'averse. Les photographes l'ont compris depuis longtemps : c'est précisément cette météo lunatique qui donne aux images de l'archipel leurs ciels dramatiques et leurs arcs-en-ciel à répétition.
Au départ, les maisons de Tinganes rapetissent doucement dans le sillage. On emporte de Tórshavn quelque chose d'inhabituel pour une capitale : le sentiment d'avoir été reçu dans un village, par un peuple qui a fait de la simplicité un art de gouverner.


