Un guerrier de bronze se penche au-dessus de l'eau, un coffre tendu à bout de bras : sur la promenade du Rhin, la statue de Hagen immortalise le geste le plus célèbre de la légende des Nibelungen, le trésor jeté au fleuve pour n'être jamais retrouvé. Les bateaux de croisière s'amarrent à quelques pas de cette silhouette, le long d'une berge ombragée que signale le pont des Nibelungen et sa tour-porte crénelée. Worms donne ainsi le ton dès la passerelle : cette cité de Rhénanie-Palatinat, l'une des plus anciennes d'Allemagne, entrelace depuis deux mille ans empereurs, héros de légende et grands tournants de l'histoire religieuse.
De la berge à la cathédrale
Une quinzaine de minutes de marche sépare l'embarcadère du cœur historique. Le trajet longe d'abord les jardins du bord de l'eau, où les habitants promènent chiens et poussettes sous les platanes, puis s'enfonce dans les rues commerçantes, jusqu'à ce que surgissent les quatre tours de grès rouge de la cathédrale Saint-Pierre. Avec Spire et Mayence, Worms possède l'une des trois cathédrales impériales romanes du Rhin, et celle-ci impressionne par sa masse compacte, presque défensive. L'intérieur cultive le dépouillement, à une exception près : un maître-autel baroque dessiné par Balthasar Neumann, qui embrase le chœur d'or et de marbre.
Luther devant l'empereur
À deux pas de là, un vaste ensemble de bronze rappelle l'événement qui a porté le nom de la cité bien au-delà du Rhin. En 1521, Martin Luther comparaît ici devant Charles Quint et refuse de renier ses écrits; la diète de Worms fait alors basculer l'Europe dans l'ère de la Réforme. Le monument élevé au réformateur au dix-neuvième siècle compte parmi les plus imposants du genre, entouré des figures de ses précurseurs. Le jardin Heylshof voisin occupe l'emplacement du palais où se tint l'audience : on y flâne aujourd'hui entre sculptures et parterres soignés.
La petite Jérusalem sur le Rhin
La vieille cité rhénane conserve aussi l'un des plus anciens héritages juifs d'Europe. Avec Spire et Mayence, elle forme les villes dites ShUM, inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO. Dans l'ancienne Judengasse, la synagogue reconstruite et le bain rituel médiéval, enfoui sous une cour paisible, s'enchaînent au fil d'une même déambulation; le grand commentateur Rachi vint étudier ici au onzième siècle, et des lecteurs du monde entier suivent encore sa trace. Un peu à l'écart, le cimetière du Heiliger Sand aligne dans l'herbe ses stèles penchées, dont les plus anciennes datent de près de mille ans. Le lieu, considéré comme le plus ancien cimetière juif conservé d'Europe, dégage une gravité qui marque durablement les voyageurs.
Siegfried et les vignes
Le retour vers le fleuve peut passer par le musée des Nibelungen, aménagé dans deux tours de l'enceinte médiévale : une mise en scène sonore et visuelle y raconte l'épopée de Siegfried, de Kriemhild et de Hagen, dont l'action se déroule en grande partie à Worms. Autre détour inattendu, l'église gothique de la Liebfrauenkirche s'élève au milieu de ses propres rangs de vigne, au nord du centre : ce vignoble a donné son nom au Liebfraumilch, un blanc doux jadis expédié aux quatre coins du globe. Les ceps entourent le chevet comme un jardin clos, et l'image résume bien la région : ici, la vigne pousse jusque dans l'ombre des clochers.
Repères pour l'escale
| Site | Distance du quai | Accès |
|---|---|---|
| Cathédrale Saint-Pierre | Environ 1 km | À pied |
| Monument de Luther | Environ 1 km | À pied |
| Cimetière Heiliger Sand | Environ 1,5 km | À pied |
| Musée des Nibelungen | Environ 500 m | À pied |
En fin de journée, la promenade fluviale ramène naturellement vers le navire. Les péniches remontent le courant, la tour du pont s'allume, et l'on repasse devant Hagen, toujours figé dans son élan. Le trésor dort quelque part sous les remous, dit la légende; il reste aux passagers celui, bien réel, d'une cité qui a vu passer Rome, les Burgondes et la Réforme.


