Bejaia Algeria
Algeria

Le mot français « bougie » vient de cette ville. Au Moyen Âge, la cire produite ici éclairait l'Europe entière, et c'est aussi entre ces murs qu'un jeune Pisan nommé Leonardo Fibonacci apprit les chiffres arabes qu'il allait répandre sur tout le continent par son Liber Abaci. Béjaïa, adossée aux montagnes de Kabylie face à une large baie méditerranéenne, fut au XIe siècle la capitale du royaume hammadide et l'un des grands foyers intellectuels de son temps. L'escale, encore rare sur les itinéraires méditerranéens, récompense généreusement les curieux qui la tentent, et l'arrivée donne le ton : le navire entre dans une rade ourlée de sommets où s'accrochent les nuages.

De la place Gueydon à la casbah

Depuis les quais, on grimpe en quelques minutes vers la place Gueydon, balcon urbain suspendu au-dessus du port de pêche. Les habitants s'y retrouvent au café pour regarder rentrer les chalutiers dans un lent ballet, pendant que l'odeur des galettes chaudes et de l'huile d'olive monte des premières échoppes ; le regard, lui, file jusqu'aux crêtes qui ferment la baie. Un peu plus haut commence la casbah, citadelle du XIIe siècle récemment restaurée : ruelles étroites, mosquée aux lignes berbères, vestiges des remparts hammadides et fort espagnol y racontent neuf siècles de rivalités et d'échanges entre les deux rives de la Méditerranée. C'est dans ces murs que Fibonacci, fils d'un représentant des marchands de Pise, fréquenta les maîtres de calcul de la ville avant de changer les mathématiques d'Occident.

Gouraya, la montagne aux singes

Au-dessus des toits se dresse le mont Gouraya, cœur d'un parc national classé réserve de biosphère. La route en lacets, taillée au-dessus de la mer, mène vers des belvédères d'où la baie se déploie tout entière avec ses caps successifs, et les sentiers traversent un maquis parfumé de pins et de lentisques. Les vedettes du lieu demeurent les macaques de Barbarie, que l'on observe de près au pic des Singes, souvent installés en famille sur les parapets — sans les nourrir, la consigne est ferme, pour leur bien comme pour celui des visiteurs. Prévoir un véhicule avec chauffeur ou une excursion organisée : les distances grimpent vite en montagne, et la route mérite qu'on la regarde.

Cap Carbon, le phare des superlatifs

Plus loin sur la corniche, le cap Carbon avance dans la mer un éperon percé d'une arche naturelle sous laquelle passent les barques par temps calme. À son sommet veille un phare de 1907 perché à 220 mètres au-dessus des flots, ce qui en fait l'un des plus hauts feux de la Méditerranée. La marche finale demande un peu de souffle, mais la récompense — falaises rousses, eau profonde, navire minuscule au mouillage — s'impose comme l'une des grandes images d'Algérie.

Saveurs kabyles

Retour en ville pour la table : couscous aux légumes du marché, sardines débarquées le matin même et passées sur la braise du gril, galettes de semoule au miel et figues de Barbarie selon la saison, le tout servi sans chichi et à prix doux. Les terrasses servent un excellent express accompagné de pâtisseries aux amandes et à la fleur d'oranger, et les conversations s'engagent facilement, souvent en français, autour de la fierté locale : cette ville a beaucoup donné au monde, et elle aime le raconter. L'accueil kabyle, direct et chaleureux, fait partie des souvenirs durables de l'escale.

En s'éloignant du quai, tandis que les mouettes escortent la poupe, on regarde la lumière du soir embraser le Gouraya et l'on songe que cette baie discrète a éclairé l'Europe deux fois : par ses chandelles et par ses chiffres. Peu de villes, sur aucune des rives de cette mer, peuvent en dire autant sans hausser le ton.