Jules Verne n'y a jamais mis les pieds, et pourtant il a fait entrer ce bout du monde dans l'imaginaire de millions de lecteurs. « Le Phare du bout du monde » s'inspire du feu de San Juan de Salvamento, allumé en 1884 à la pointe nord-est de l'Isla de los Estados, premier phare argentin des mers australes. L'île, elle, n'a pas eu besoin d'attendre la littérature pour impressionner les marins : une arête de montagnes noires et de fjords, battue par les vents, à vingt-neuf kilomètres à l'est de la Terre de Feu. Classée réserve par l'Argentine, elle n'a pour occupants permanents qu'un petit détachement de la marine, relevé plusieurs fois par année.
Franchir le détroit de Le Maire
Entre la grande île de la Terre de Feu et celle des États s'étend un bras de mer que les navigateurs abordent avec respect : courants de marée violents, vagues courtes, réputation méritée. Seuls de petits navires d'expédition s'aventurent jusqu'ici, et moins d'un millier de voyageurs posent le regard sur ces côtes chaque année. La traversée elle-même fait partie de l'aventure; albatros et pétrels géants escortent la coque, et les sommets enneigés grossissent lentement dans la brume. Les marins d'autrefois surnommaient ces parages le cimetière des navires; les cartes anciennes s'ornaient ici de mises en garde plutôt que de routes.
Le phare et sa réplique
Dans l'anse de San Juan de Salvamento, une modeste bâtisse de bois à facettes veille toujours sur l'entrée du mouillage. Il s'agit d'une réplique installée en 1998 par une équipe française éprise de Verne; l'original, démonté, se conserve à Ushuaia. La visite en zodiac, quand la mer le permet, laisse une impression tenace : ce petit feu perdu guidait jadis les voiliers rescapés du cap Horn, et son surnom n'a rien d'exagéré. Au XIXe siècle, le marin Luis Piedrabuena entretenait dans les parages une base de secours pour naufragés; les registres de l'époque disent assez ce que ces côtes faisaient aux navires imprudents.
Fjords, forêts naines et manchots
Les zodiacs se faufilent dans des baies profondes comme Puerto Cook, où subsistent les vestiges d'anciennes implantations militaires et d'un pénitencier du XIXe siècle, transféré depuis vers Ushuaia. Certains itinéraires tentent aussi Puerto Hoppner, un mouillage en poupée russe : une passe étroite, puis un bassin intérieur cerné de forêt, où seules les cascades troublent le silence. À terre s'accrochent des forêts australes basses et denses, tordues par le vent; sur les grèves se dandinent les manchots de Magellan, sous l'œil des otaries vautrées entre les rochers. Au large, il n'est pas rare de croiser le souffle d'orques en chasse, et les cormorans plongent en escadrilles dans les passes. Chaque sortie dépend entièrement des conditions : l'île accorde ses faveurs, elle ne les promet jamais, et les chefs d'expédition gardent toujours un plan de rechange dans leur poche.
Une visite qui se mérite
- Réserve naturelle à accès contrôlé : débarquements limités, encadrés par les équipes d'expédition.
- Habillement complet de gros temps, bottes et gants; les embruns du détroit sont glacés en toute saison.
- Souplesse obligatoire : le programme se décide heure par heure, selon la mer et le vent.
- Jumelles et objectif long : la faune se laisse approcher, mais la lumière change vite.
Quand le navire remet le cap vers l'ouest, la lanterne de San Juan disparaît la première, avalée par les nuages bas. Il faut alors relire Verne, un thé chaud entre les mains, en sachant désormais à quoi ressemble vraiment le décor du roman; le vent, lui, ne cesse jamais tout à fait. Le détroit se referme derrière le navire comme une porte. Rares sont ceux qui viennent jusqu'ici; plus rares encore ceux qui l'oublient.