Un millier d'îles de grès rouge, posées sur des eaux parcourues de courants formidables : l'archipel Buccaneer compte parmi les paysages les plus anciens et les plus spectaculaires d'Australie. La roche qui affleure ici s'est formée il y a plus de deux milliards d'années, bien avant toute vie complexe, et David Attenborough a décrit la région comme une huitième merveille naturelle du monde. Aucun port, aucune route : seuls les navires d'expédition partis de Broome s'y faufilent, zodiacs à l'eau.
Le royaume des marées géantes
Tout, dans l'archipel, obéit au flux et au reflux. Les eaux du vaste King Sound montent et descendent avec une amplitude parmi les plus fortes de la planète, engouffrant des volumes d'eau colossaux entre les îles. Dans les passages étroits, le courant dépasse parfois dix nœuds et creuse des tourbillons profonds d'un mètre; le passage dit du Whirlpool porte bien son nom. Depuis le pont, on regarde la mer bouillonner comme un fleuve en crue, et l'on comprend que les capitaines d'ici lisent l'heure de la marée comme d'autres lisent une carte routière.
À marée descendante, des récifs entiers émergent, ruisselants, avant de disparaître quelques heures plus tard. Le paysage change ainsi deux fois par jour, et aucun passage ne ressemble jamais tout à fait au précédent.
Les chutes horizontales de Talbot Bay
Le phénomène le plus fameux se cache au fond de Talbot Bay. Deux failles étroites coupent les chaînons de grès, et la marée s'y engouffre plus vite qu'elle ne peut s'écouler : l'eau forme alors de véritables rapides marins, une cascade couchée qui s'inverse quand le flot se renverse. Les navires d'expédition approchent ces chutes horizontales en embarcation rapide, au plus près du grondement. Peu de spectacles naturels australiens procurent une telle poussée d'adrénaline, et les passagers en reparlent longtemps après le retour à bord.
Yampi Sound et les îles de fer
Plus au nord, les eaux de Yampi Sound serpentent entre des îles dont la roche rouge sombre est veinée de minerai de fer. Les falaises tombent droit dans une mer verte, les baies s'enchaînent sans une construction, et les aigles pêcheurs tournoient au-dessus des zodiacs. C'est une navigation lente, contemplative, où chaque détour d'île recompose le tableau. Des oiseaux de mer patrouillent au-dessus des passes, et les naturalistes du bord font passer jumelles et explications d'un passager à l'autre. On mouille parfois près de Crocodile Creek, où un filet d'eau douce tombe de la roche : les équipages y organisent, quand les conditions s'y prêtent, une baignade en eau douce mémorable au-dessus de la mer.
Une nature qui impose ses règles
- Les débarquements dépendent entièrement des marées et des courants; l'itinéraire du jour se décide à bord.
- Ces mers abritent des crocodiles marins : on ne se baigne jamais en mer, seulement aux points d'eau douce validés par l'équipage.
- Chaleur et soleil exigent chapeau, manches longues légères et réserve d'eau à chaque sortie.
Cape Leveque et le retour vers Broome
En refermant la boucle vers le sud, beaucoup d'itinéraires longent Cape Leveque, où les falaises rouges rencontrent des plages claires dans un contraste qui résume tout le Kimberley côtier. La lumière du soir embrase alors la pierre, et le pont supérieur se remplit sans qu'on ait besoin d'annoncer quoi que ce soit.
Ce qui reste au large
L'archipel Buccaneer ne laisse pas un souvenir précis, il en laisse cent : un tourbillon frôlé, une falaise de deux milliards d'années, une cascade qui coule à l'horizontale. On revient de ces parages avec la certitude d'avoir navigué dans un monde antérieur au nôtre, et l'étrange fierté d'avoir été, quelques jours, à la merci de la marée.