Pas un caillou, pas un affleurement rocheux : l'île tout entière est faite de sable. K'gari, longtemps connue sous le nom de Fraser, étire ses cent vingt-trois kilomètres au large de la côte du Queensland, en Australie, et détient le titre de plus grande île sablonneuse du monde. Sur ces dunes accumulées depuis des centaines de milliers d'années pousse pourtant une forêt pluviale dense, phénomène si singulier qu'il a valu au lieu son inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1992. Son nom, rendu officiel en 2023, vient de la langue du peuple butchulla, gardien de ces terres.
Arriver par la côte abritée
Les navires jettent l'ancre dans le détroit de Great Sandy, face à la rive occidentale, la plus calme, et débarquent leurs passagers en annexe à la jetée de Kingfisher Bay. De là, tout se fait en véhicule tout-terrain : aucune route asphaltée n'existe ici, et les pistes molles exigent conducteurs aguerris et pneus dégonflés. Les excursions organisées sont donc la norme, et elles permettent de couvrir l'essentiel en une journée.
Des lacs perchés dans les dunes
Le lac McKenzie est la vedette de l'île, et on comprend vite pourquoi : une cuvette d'eau douce d'une transparence troublante, cerclée d'une plage de silice presque pure, posée au sommet des dunes sans aucune rivière pour l'alimenter. Seule la pluie le remplit. On en compte ici une quarantaine du même type, la plus grande concentration de lacs perchés au monde. La baignade y est fraîche, l'eau douce au point de faire mousser le shampoing, disent en riant les guides, et la lumière de milieu de journée donne au bassin des dégradés de bleu que peu de lacs peuvent offrir.
La plage qui sert d'autoroute
Sur la façade océane, la plage des Seventy-Five Mile fait office de route officielle, avec ses limites de vitesse et ses avions légers qui s'y posent entre deux marées. Les arrêts s'enchaînent naturellement :
- l'épave rouillée du Maheno, un ancien paquebot transocéanique drossé à la côte par un cyclone en 1935 alors qu'on le remorquait vers le Japon;
- le ruisseau Eli, le plus généreux cours d'eau du littoral oriental, dont l'eau limpide se descend en flottant sur quelques centaines de mètres;
- les falaises colorées des Pinnacles, striées d'ocres et de rouilles;
- le promontoire d'Indian Head, poste d'observation des raies, requins et tortues dans la houle.
La baignade en mer, elle, est déconseillée sur cette côte battue par les courants; les bassins naturels des Champagne Pools, protégés par la roche de grès, offrent une solution plus sûre au nord.
La forêt sur le sable
Au centre de l'île, le secteur de Central Station plonge le visiteur dans une forêt pluviale traversée par le ruisseau Wanggoolba, si limpide qu'on le devine plus qu'on ne le voit. Des fougères géantes, des satinays immenses jadis exploités pour leur bois imputrescible, un silence épais : difficile de croire que tout cela pousse sans un gramme de terre véritable. Les dingos, dont la population locale compte parmi les plus pures d'Australie, se croisent parfois au détour d'une piste; on les observe de loin, sans jamais les nourrir, consignes des gardes du parc à l'appui.
Ce que l'on remporte
Au retour, tandis que l'annexe retraverse le détroit, beaucoup de passagers regardent encore la ligne verte de l'île en essayant de se convaincre qu'ils ont bien vu tout cela : des lacs suspendus, une forêt née du sable, une plage devenue autoroute. K'gari signifie paradis dans la langue butchulla. Les anciens de ce peuple racontent qu'un esprit créateur, séduit par la beauté du lieu, aurait choisi d'y demeurer; en reprenant la mer, on se surprend à trouver la légende plausible.