On entend l'île avant de la voir vraiment : un grondement continu de cris d'oiseaux porté par le vent d'ouest, puis l'odeur des colonies, reconnaissable entre toutes. Perdue dans l'océan Austral à mi-chemin entre la Tasmanie et l'Antarctique, l'île Macquarie ne ressemble à aucune autre destination du Pacifique Sud. Ici, la faune est chez elle; le visiteur, simplement toléré.

Une île classée

Rattachée à la Tasmanie, l'île Macquarie est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO, notamment parce qu'elle expose en surface des roches issues du manteau terrestre, un phénomène géologique d'une grande rareté. Aucun quai n'existe : les débarquements s'effectuent en bateau pneumatique, uniquement lorsque la houle et le vent le permettent, sous l'encadrement strict des équipes d'expédition et des gardes du parc.

Sandy Bay, au milieu des colonies

Le site de débarquement le plus fréquent porte un nom modeste, Sandy Bay, pour un spectacle qui ne l'est pas. Sur la plage de galets et de sable se côtoient manchots royaux, gorfous de Schlegel et manchots papous, au milieu d'éléphants de mer affalés en groupes compacts. Les jeunes phoques s'approchent parfois des visiteurs avec une curiosité désarmante. On marche lentement, on s'arrête souvent, et l'appareil photo finit par redescendre : regarder suffit. Le vacarme des colonies, mélange de trompettes, de grognements et de battements de nageoires, accompagne chaque pas.

Lusitania Bay, vue depuis l'eau

Plus au sud, la baie Lusitania abrite la plus grande colonie de manchots royaux de l'île, forte de plus de 100 000 oiseaux. On ne débarque pas ici : les pneumatiques longent le rivage, moteurs au ralenti, devant une marée de silhouettes noires et dorées qui couvre la plage jusqu'aux pentes. À la pointe Hurd, ce sont les gorfous de Schlegel qui forment la plus grande colonie au monde de leur espèce. Au total, l'île accueillerait jusqu'à quatre millions de manchots.

La station de recherche

Sur l'isthme du nord se dresse la station scientifique australienne, occupée en permanence depuis les années 1940. Selon les autorisations du moment, certaines expéditions permettent d'en approcher les installations et d'échanger avec les équipes qui y étudient le climat, la faune et l'océan. La rencontre donne une dimension humaine à cette île du bout du monde, où quelques dizaines de personnes vivent au rythme des tempêtes.

Se préparer au grand Sud

Les débarquements se font les pieds dans l'eau, depuis les pneumatiques jusqu'au rivage : bottes hautes, pantalon imperméable et vêtements en couches sont fournis ou exigés par les compagnies d'expédition. Avant chaque sortie, l'équipage fait aspirer les poches et brosser les semelles afin qu'aucune graine ni terre étrangère n'atteigne l'île, dont l'équilibre écologique se remet à peine de l'ère des espèces introduites. À terre, des distances minimales avec les animaux s'imposent, même quand ce sont eux qui s'approchent. Ces règles, loin d'alourdir la visite, en font partie : elles rappellent que l'on entre ici dans un sanctuaire, et que le privilège se mérite.

La météo décide

Il faut le savoir avant de venir : à Macquarie, rien n'est garanti. Le vent, la houle et la pluie dictent le programme, et un débarquement peut être remplacé par une sortie en pneumatique, ou reporté de quelques heures. Les journées de mer qui encadrent la visite font d'ailleurs partie du voyage : albatros et pétrels suivent le navire, et les jumelles ne quittent guère les mains des passagers. Les voyageurs qui acceptent cette incertitude reçoivent en échange des moments que peu d'humains vivront : quelques heures au milieu d'une des plus fortes concentrations d'animaux sauvages de la planète.

Quand le navire s'éloigne, le grondement des colonies s'estompe lentement derrière la brume. Il en reste quelque chose de durable : la certitude d'avoir aperçu un monde qui fonctionne parfaitement sans nous, et qui continuera de le faire longtemps après notre passage.