Bien avant d'apercevoir un toit, on voit les pins. Des rangées d'araucarias hauts comme des clochers dessinent la silhouette de Norfolk, îlot vert de 35 kilomètres carrés isolé entre l'Australie, la Nouvelle-Zélande et la Nouvelle-Calédonie. Le capitaine Cook les remarqua en 1774, lors de son second voyage, et les jugea parfaits pour les mâts de la marine royale. Depuis, ces arbres ont donné son image à l'île et abrité une histoire peu banale, où se croisent bagnards, mutins du Bounty et vaches prioritaires sur les routes.
Un débarquement à l'ancienne
Aucun quai ne peut recevoir les paquebots : ils ancrent au large et les canots assurent la liaison vers la jetée de Kingston, au sud, ou celle de Cascade, au nord, selon la houle du jour. L'opération dépend entièrement de la mer, et certains passagers racontent avoir tenté l'escale deux fois avant d'y poser le pied; les compagnies préviennent d'ailleurs que la mise à terre n'est jamais garantie. Une fois au sec, tout devient d'une simplicité désarmante : les distances sont courtes, navettes et excursions couvrent l'essentiel, et les vaches, qui circulent librement, ont officiellement priorité — les automobilistes locaux saluent en levant deux doigts du volant, coutume à laquelle on se prend vite.
Kingston, mémoire du bagne
Le site de Kingston et Arthur's Vale, inscrit au patrimoine mondial parmi les grands lieux du système pénal australien, occupe une plaine côtière face au lagon. On y marche entre :
- les maisons géorgiennes de Quality Row, où logeaient officiers et administrateurs de la colonie;
- les ruines de la Nouvelle Prison, dont les murs racontent la période la plus dure du bagne, entre 1825 et 1855;
- le vieux cimetière, dont les pierres tombales résument des vies entières en trois lignes gravées face à la mer;
- les musées installés dans les anciens bâtiments militaires et l'entrepôt du débarcadère, où les archéologues exposent monnaies, boutons d'uniforme et objets du quotidien que révèlent encore les fouilles.
L'ensemble se parcourt à pied, entre pelouses tondues par les bovins et rouleaux du Pacifique, dans une lumière qui adoucit ce que les pierres ont de sombre à dire. Comptez deux bonnes heures pour en faire le tour sans hâte, davantage si les musées vous retiennent, et gardez un œil sur le récif : à marée basse, les restes du HMS Sirius, navire amiral de la Première Flotte naufragé ici en 1790, affleurent encore.
Les héritiers du Bounty
En 1856, les descendants des mutins du Bounty et de leurs compagnes tahitiennes, à l'étroit sur Pitcairn, furent réinstallés ici par la couronne britannique. Leurs noms — Christian, Quintal, Adams — remplissent encore l'annuaire, et leur langue, le norfuk, mélange d'anglais du XVIIIe siècle et de tahitien, s'affiche sur les panneaux bilingues. Chaque 8 juin, l'île célèbre leur arrivée lors du Bounty Day, défilé en costumes d'époque de la jetée au cimetière. Les boutiques de Burnt Pine, la rue commerçante, vendent leurs récits à côté du miel local, des lainages et des savons au pin, et il n'est pas rare que la caissière descende elle-même d'un mutin.
Le lagon d'Emily Bay
À quelques minutes de Kingston, Emily Bay incurve sa plage derrière un récif qui apaise toutes les vagues : l'eau y reste limpide et calme, parfaite pour une baignade ou quelques brasses au-dessus des coraux avant de regagner les canots. Adossé aux pins, on regarde le paquebot mouillé au large, exactement comme les bagnards regardaient jadis les voiles à l'horizon, avec des pensées fort différentes. C'est peut-être cela, Norfolk : un décor paisible posé sur une histoire rude, et l'un des rares endroits du Pacifique où une seule journée suffit à traverser trois siècles. On repart en se promettant de vérifier, un jour, si les pins sont toujours aussi droits.