Au petit matin, les thoniers rentrent un à un dans Boston Bay, escortés de goélands criards. Sur les pontons, on décharge des caisses ruisselantes pendant que les cafés du front de mer allument leurs machines. Port Lincoln vit de la mer et ne s'en cache pas : la petite ville de la péninsule d'Eyre, en Australie-Méridionale, revendique le titre de capitale australienne des fruits de mer, et possède la plus importante flotte de pêche du pays.
Une jetée aux portes du centre
Les navires accostent à la jetée Brennan, voisine du centre-ville ; selon les compagnies, une courte navette ou une marche de dix à quinze minutes le long du rivage mène à Tasman Terrace, l'artère principale. La baie qui s'ouvre devant la ville compte parmi les plus vastes havres naturels du monde, assez profonde pour accueillir les plus grands navires et assez calme pour les fermes marines qui parsèment ses eaux.
La jument du thonier
Sur l'esplanade, une statue de bronze intrigue les passants : Makybe Diva, jument trois fois gagnante de la Melbourne Cup, la plus grande course hippique du pays. Son propriétaire, un pêcheur de thon local, l'avait baptisée en assemblant les premières lettres des prénoms de cinq employées de son entreprise. L'histoire amuse et résume l'esprit du lieu : ici, même les légendes du turf naissent sur les quais.
Le garde-manger de l'Australie
La grande affaire de l'escale se joue à table et sur l'eau. Des croisières partent du quai vers les fermes d'élevage, praticables presque toute l'année dans les eaux abritées, où l'on observe le travail des équipes avant de goûter la production. Les incontournables du terroir marin se déclinent ainsi :
- le thon rouge du Sud, servi en sashimi d'une fraîcheur absolue ;
- la sériole, élevée dans les eaux froides de la baie ;
- les moules et les huîtres de la région, dont celles de Coffin Bay, à environ 45 minutes de route, réputées dans toute l'Australie et que certains producteurs font même déguster les pieds dans l'eau, cuissardes fournies ;
- la langouste et les crevettes royales débarquées par la flotte locale.
Les restaurants du front de mer composent des plateaux qui font le tour de cette abondance, avec les vignobles de la péninsule en accompagnement.
Une nature à la mesure de la baie
Les amateurs de plein air ont l'embarras du choix. Le parc national Lincoln, à une demi-heure de route, déroule des criques désertes et des dunes face à un océan encore sauvage ; émeus et kangourous y traversent les pistes sans se presser, et les belvédères du littoral dominent des eaux d'une clarté saisissante. Certaines excursions proposent la nage avec les otaries dans une baie voisine, rencontre joueuse et encadrée qui laisse des souvenirs impérissables. Quant à la plongée en cage face au grand requin blanc, spécialité locale de renommée mondiale, elle exige une journée complète en mer et une escale suffisamment longue ; renseignez-vous auprès du navire avant d'y rêver trop fort.
La ville à hauteur de quai
La ville se visite sans voiture : un musée maritime modeste mais sincère y raconte les charpentiers scandinaves qui bâtirent les premières flottes, et galeries comme boutiques se concentrent autour de Tasman Terrace. Le climat sec de la péninsule rend la marche agréable presque toute l'année, et les couchers de soleil sur Boston Bay comptent parmi les plus beaux du sud australien.
Au moment du départ, les fermes marines défilent le long de la coque, bouées alignées comme des rangs de vigne sur l'eau. On quitte Port Lincoln le palais encore marqué par le sashimi du midi, avec la conviction d'avoir visité un port qui nourrit un continent sans jamais se prendre au sérieux.