Certains lieux figurent dans la littérature bien avant d'exister sur les cartes touristiques. Pöchlarn est de ceux-là : sous le nom de Bechelaren, la petite cité danubienne apparaît dans la Chanson des Nibelungen, l'épopée médiévale allemande, comme le fief du margrave Rüdiger, hôte généreux des héros en route vers leur destin. Les bateaux fluviaux qui descendent le Danube autrichien y font halte dans le Nibelungengau, cette section de vallée qui précède la Wachau et ses vignobles en terrasses.
Une halte à taille humaine
Le débarcadère donne presque directement sur le centre, et c'est l'un des charmes de l'endroit : pas de navettes, pas d'attente, on pose le pied à terre et la visite commence. Pöchlarn s'organise autour de sa place principale et de son église paroissiale, dans un tissu de ruelles où alternent façades baroques aux tons pastel et maisons bourgeoises soigneusement entretenues. Une heure suffit pour en faire le tour; c'est ensuite que l'escale révèle ses deux vraies raisons d'être.
La maison natale d'Oskar Kokoschka
Le 1er mars 1886 naissait ici l'un des grands noms de l'expressionnisme européen. Oskar Kokoschka, portraitiste à la touche fiévreuse, dramaturge et voyageur infatigable, a donné à sa ville natale l'occasion d'un musée singulier : sa maison de naissance, transformée en centre de documentation. On y suit son parcours à travers œuvres, documents et photographies, et des expositions temporaires mettent en regard son héritage et le travail de ses élèves les plus marquants. Pour une localité de cette taille, recevoir un fonds pareil relève du privilège, et la visite se savoure sans la cohue des grands musées viennois.
Sur les traces des Nibelungen
Près du fleuve, un mémorial rappelle que l'épopée s'est en partie déroulée ici, du moins dans l'imaginaire du poète anonyme du XIIIe siècle. Le texte décrit Bechelaren comme une cour hospitalière où les Burgondes font étape; les érudits locaux aiment souligner que la tradition d'accueil s'est maintenue. Chaque année en juin, la fête du solstice rassemble d'ailleurs les habitants au bord de l'eau, entre musique, feux d'artifice et tables généreuses, juste à côté du monument.
Le Danube comme fil conducteur
La promenade riveraine invite à marcher un moment le long du courant, face aux collines boisées de la rive opposée. En amont attend Melk et le vaisseau doré de son abbaye bénédictine, en aval s'ouvrent les vergers et les vignes de la Wachau : Pöchlarn occupe l'entracte entre deux décors célèbres, et ce rôle discret lui va bien. Les cyclistes de la piste danubienne, qui traverse la ville, s'y arrêtent volontiers pour un café en terrasse; les passagers des bateaux disposent exactement du même plaisir, sans les kilomètres de pédalage.
Douceurs autrichiennes
Les boulangeries et cafés du centre servent ce que la province autrichienne fait de mieux : strudels aux pommes encore tièdes, gâteaux à la crème, cafés mélange servis sur plateau d'argent. Une pâtisserie dégustée face au Danube compte parmi les plaisirs simples de la navigation fluviale, et la halte s'y prête sans réserve.
Reprendre le fil du fleuve
Il faut peu d'heures pour apprivoiser Pöchlarn, et c'est précisément sa force : l'escale laisse le sentiment d'avoir tout vu sans avoir couru. Quand le bateau reprend sa route vers les paysages plus fameux de la Wachau, on emporte le souvenir d'un maître de la peinture né dans une maison tranquille, et celui d'une épopée guerrière qui choisit, l'espace d'un chant, de célébrer l'hospitalité. Peu de villes peuvent en dire autant en si peu de rues.