Imaginez un bateau de 1 350 tonnes qui entre dans une baignoire d'acier, puis s'élève de 73 mètres dans les airs, aussi doucement qu'un ascenseur d'hôtel. C'est le spectacle quotidien de Strépy-Thieu, près de La Louvière, au cœur du Hainaut belge. Ici, la croisière fluviale ne longe pas des châteaux : elle traverse un musée vivant du génie civil, où quatre ascenseurs hydrauliques centenaires classés par l'UNESCO côtoient le géant de béton qui les a remplacés. Une escale pour les curieux, les passionnés de mécanique et tous ceux qui aiment comprendre comment le monde fonctionne.
Le canal qui devait franchir une colline
Tout part d'un problème simple : relier les bassins de la Meuse et de l'Escaut à travers la région minière du Centre, malgré une dénivellation de près de 90 mètres. À la fin du XIXe siècle, les ingénieurs optent pour une solution audacieuse : quatre ascenseurs hydrauliques à bateaux, mis en service entre 1888 et 1917 le long de cette voie d'eau. Deux bacs remplis d'eau s'équilibrent comme les plateaux d'une balance : quand l'un descend, l'autre monte, sans autre énergie que la pression de l'eau. Plus d'un siècle plus tard, ces machines de fer et de rivets fonctionnent toujours, entretenues avec une fierté visible par les équipes de la voie d'eau wallonne.
Des monuments qui travaillent encore
L'UNESCO a inscrit les quatre ouvrages et leur voie navigable en 1998, saluant un ensemble unique au monde resté dans son état d'origine. La plaisance emprunte toujours le tracé historique, et des croisières locales partent chaque jour à la belle saison pour franchir les ascenseurs 2 et 3 à Strépy-Bracquegnies. Vivre la manœuvre depuis le pont, entendre grincer les vantelles, voir la berge s'abaisser lentement : l'expérience a quelque chose d'un voyage dans le temps industriel, au milieu des maisons éclusières et des chemins de halage devenus pistes cyclables.
Strépy-Thieu, le géant des records
À quelques kilomètres, son successeur écrase toutes les échelles. Achevé en 2002 après vingt ans de chantier, l'ascenseur funiculaire de Strépy-Thieu hisse les barges de 73,15 mètres d'un seul mouvement, dans deux bacs indépendants de 112 mètres de long suspendus à des câbles et contrepoids. Il est resté le plus haut ascenseur à bateaux du monde jusqu'en 2016. Un espace d'accueil raconte la construction, ouvre des points de vue sur la salle des machines et sur la campagne hennuyère depuis le sommet de l'ouvrage. Même sans fibre technique, la démesure du lieu impressionne durablement.
La Louvière, entre faïence et terrils
La ville voisine mérite elle aussi un moment. Née du charbon au XIXe siècle, La Louvière a gardé de son passé industriel un patrimoine attachant, dont la faïencerie Boch, fondée en 1841. Le musée Keramis, construit autour de trois anciens fours-bouteilles classés, expose céramiques historiques et création contemporaine. Les environs déclinent le même récit : terrils reboisés, anciennes cités ouvrières, cafés où l'on refait le monde autour d'une bière régionale.
Repères pour l'escale
- Les haltes fluviales se situent le long du canal du Centre; le site de Strépy-Thieu dispose d'un centre des visiteurs.
- Croisières locales quotidiennes en saison entre Strépy-Thieu et les ascenseurs historiques de Strépy-Bracquegnies.
- Ouvrages historiques et canal inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1998.
- Musée Keramis à La Louvière : accessible en une quinzaine de minutes en taxi depuis les ouvrages d'art.
Avant de remonter à bord
Le soir, quand les contrepoids s'immobilisent et que l'eau retrouve son calme, le canal reprend des allures de long miroir posé sur la campagne. On repart avec un respect nouveau pour ces bâtisseurs qui, à un siècle d'écart, ont soulevé des bateaux comme d'autres soulèvent des montagnes. Le Hainaut ne promet ni palmiers ni panoramas alpins; il offre mieux : l'ingéniosité humaine à l'état pur, et l'envie d'en suivre le fil jusqu'à la prochaine écluse.