Dépliez une carte de l'Adriatique et suivez le littoral croate vers le sud : peu avant Dubrovnik, la Croatie s'interrompt sur une vingtaine de kilomètres. Cette parenthèse appartient à la Bosnie-Herzégovine, et Neum en est l'unique station côtière. Toute la façade maritime d'un pays tient dans cette échancrure, une baie profonde abritée des vents du large par une langue de terre. Les yachts de croisière qui s'y arrêtent mouillent dans des eaux calmes, face à un amphithéâtre de collines blanches où la petite localité étage ses maisons.
Une frontière née d'un traité
Ce découpage étonnant remonte à 1699. Par le traité de Karlowitz, la république de Raguse, l'actuelle Dubrovnik, céda ce corridor à l'Empire ottoman afin de placer une zone tampon entre son territoire et sa rivale vénitienne. Trois siècles plus tard, la frontière est restée, offrant à la Bosnie-Herzégovine sa seule fenêtre sur la mer. Peu d'escales permettent de raconter une géographie aussi singulière en la contemplant simplement depuis le pont.
La baie et le rivage
Neum vit de l'été et le montre : promenade en front de mer, plages de galets et de béton lissé, kayaks et pédalos tirés sur le rivage, cafés dont les terrasses descendent presque jusqu'à l'eau. La baignade y est agréable de la fin du printemps au début de l'automne, et l'eau, remarquablement limpide, prend selon l'heure des teintes de turquoise ou d'encre. Le rythme reste familial et sans prétention, à mille lieues des grandes stations balnéaires; les prix, sensiblement plus doux que chez la voisine croate, expliquent la fidélité des habitués. Une heure de flânerie le long du rivage, une limonade à l'ombre d'un parasol, et l'on tient l'essentiel de l'art de vivre local.
Mostar, l'excursion phare
La plupart des compagnies profitent de l'arrêt pour proposer Mostar, à une cinquantaine de kilomètres dans l'arrière-pays. La route grimpe entre les reliefs karstiques de l'Herzégovine, longe des vignes et des plantations de grenadiers, puis débouche sur la vallée de la Neretva. En chemin, certaines excursions marquent l'arrêt à Počitelj, village fortifié d'époque ottomane accroché à la falaise au-dessus de la rivière, avec sa tour de guet et ses toits de lauze. Là, le célèbre Stari Most, pont ottoman à l'arche haute et fine, enjambe la rivière verte entre deux quartiers pavés. Détruit pendant la guerre des années 1990 puis reconstruit à l'identique, il est redevenu le symbole de la ville; avec un peu de patience, on assiste au plongeon spectaculaire d'un des plongeurs traditionnels depuis le parapet.
Autres horizons proches
Dubrovnik et ses remparts se trouvent à moins de cinquante kilomètres au sud-est, et certaines excursions y conduisent également. Les environs immédiats de Neum réservent quant à eux des points de vue saisissants sur l'échancrure du littoral depuis la route en corniche, ainsi que des konobas, ces tavernes familiales où l'on sert agneau grillé, fromages de l'arrière-pays et vins d'Herzégovine à des tablées généreuses.
Au moment de lever l'ancre
Quand le navire quitte la baie, la côte bosnienne se referme presque aussitôt : vingt kilomètres, et déjà la Croatie reprend ses droits de part et d'autre. C'est peut-être la leçon la plus mémorable de cette escale : les cartes politiques ont leurs caprices, et il arrive qu'un pays entier regarde la mer par une seule fenêtre. Avoir passé quelques heures à cette fenêtre, entre baignade et pont ottoman, donne à l'Adriatique une profondeur que les seuls rivages croates ne suffisent pas à raconter.