Ici, le fleuve est si large que la rive opposée se réduit à un trait sombre entre deux bleus. Almeirim s'étire sur la rive nord de l'Amazone, à environ cinq cents kilomètres de l'océan, à mi-chemin entre Santarém et Belém. Les eaux sont assez profondes pour que les navires de haute mer remontent bien au-delà, et leur passage au large du bourg fait partie du paysage quotidien. Aucun monument n'y attend le voyageur; ce que cette étape offre est d'une autre nature : une ville fluviale de trente mille habitants qui vit au rythme du courant, des bateaux de ligne et de la forêt toute proche.
Le front de fleuve, théâtre permanent
Tout commence et tout finit au bord de l'eau. Les caboteurs de bois peints déchargent farine, briques et motocyclettes; les voisines de quartier surveillent la manoeuvre depuis les maisons sur pilotis; les enfants plongent des pontons en riant. S'asseoir à l'ombre et regarder ce va-et-vient constitue, à Almeirim, une activité à part entière — la plus instructive qui soit sur la vie amazonienne, où le fleuve tient lieu de route, de marché et de place publique. Sur les ponts des bateaux de ligne, les hamacs multicolores suspendus côte à côte rappellent comment on voyage ici : allongé, patient, bercé par le moteur.
Saveurs du marché
Le marché regorge de poissons dont les noms chantent : tambaqui aux côtes charnues, filhote géant, pirarucu séché en larges plaques. Autour, les étals proposent l'açaí épais servi à la louche, les châtaignes du Brésil, la farinha croquante qui accompagne chaque repas, et des fruits qui ne franchissent jamais les frontières de la région — cupuaçu, taperebá, bacuri. Goûter, questionner, se laisser expliquer : les vendeurs se prêtent au jeu avec fierté.
Une ville adossée à l'immensité
Le territoire municipal d'Almeirim s'enfonce vers le nord jusqu'aux plateaux du bouclier des Guyanes, couvrant une superficie comparable à celle de pays entiers, presque toute vêtue de forêt; la réserve biologique de Maicuru, inaccessible au commun des voyageurs, en protège une part immense. L'escale n'en montre que le seuil, et c'est déjà beaucoup : derrière les dernières rues, le vert commence et ne s'arrête plus. Les gens d'ici racontent volontiers l'épopée voisine du Jari, cet affluent en amont où, à la fin des années 1970, une usine de cellulose entière, remorquée depuis le Japon à travers deux océans, vint s'amarrer en pleine forêt — l'une des aventures industrielles les plus singulières de l'Amazonie.
Sur l'eau, à hauteur de pirogue
Selon les compagnies, des sorties en embarcation locale explorent les bras morts et les igarapés voisins : aigrettes et martins-pêcheurs en vol rasant, dauphins roses croisant près des rives, arbres à échasses dont les racines peignent le courant. En fin de journée, le soleil qui tombe derrière le fleuve embrase l'eau sur des kilomètres — un de ces moments qui n'ont besoin d'aucun commentaire.
Marcher sans but, saluer sans raison
Le bourg lui-même se parcourt en une heure tranquille : église face à l'eau, placettes ombragées de manguiers, façades aux couleurs franches, vélos et motos qui composent l'essentiel du trafic. Les visiteurs restent rares, et les sourires n'en sont que plus francs; quelques mots de portugais — bom dia suffit — ouvrent toutes les conversations. Les artisans du coin travaillent les graines, les fibres et le bois; leurs étals improvisés valent qu'on s'y arrête.
En reprenant le fil du courant, on emporte d'Almeirim des images simples : un quai animé, un bol d'açaí, des pilotis au-dessus de l'eau brune, l'idée vertigineuse d'une forêt grande comme un pays juste derrière les maisons. Les escales amazoniennes ne se mesurent pas en monuments; elles se mesurent en instants justes. Celle-ci en est remplie.