Brown Bluff Antarctica
Antarctica

La falaise apparaît de loin, muraille couleur rouille posée entre deux glaciers. Brown Bluff n'est ni une ville ni un village : c'est un rivage de l'Antarctique, au bord du détroit Antarctic, et l'une des escales les plus recherchées des navires d'expédition qui s'aventurent vers la mer de Weddell. On n'y trouve ni quai ni habitant, seulement une plage de galets sombres, des dizaines de milliers d'oiseaux et un silence que troue le craquement des glaces.

Un volcan né sous la glace

La paroi qui donne son nom au site culmine à 745 mètres. Les géologues y reconnaissent une tuya, forme volcanique parmi les plus rares au monde : un volcan qui a fait éruption sous une épaisse calotte glaciaire, dont le sommet aplati garde la trace. L'édifice s'est construit au cours du dernier million d'années, et son diamètre d'origine atteignait, estime-t-on, 12 à 15 kilomètres. Face à la falaise de basalte aux teintes brunes et rousses, on lit à livre ouvert cette rencontre entre le feu et la glace qui a façonné tout le paysage alentour.

Débarquer en zodiac, si la banquise le permet

L'approche se fait en zodiac depuis le navire, vers une longue plage de galets et de cendres coincée entre deux glaciers qui vêlent dans la mer. Icebergs et plaques dérivantes encombrent parfois l'accès au rivage; le vent, la houle et les courants de marée peuvent, certains jours, empêcher toute mise à terre. Cette incertitude fait partie du voyage. Quand la mise à terre réussit, chacun sait qu'il reçoit un privilège que la météo aurait pu refuser, et cette conscience aiguise le regard. Les expéditions en Antarctique composent avec les éléments, et les chefs d'expédition décident au matin, carte des glaces en main, si Brown Bluff ouvrira sa porte.

Vingt mille couples de manchots d'Adélie

Le rivage appartient aux oiseaux. Une colonie d'environ 20 000 couples de manchots d'Adélie occupe les pentes de galets, rejointe par quelque 600 couples de manchots papous. Dès les premiers pas, encadrés par l'équipe d'expédition, on assiste au spectacle permanent des allées et venues entre nids et ressac : disputes de cailloux, toilettes minutieuses, files indiennes plongeant dans l'eau glacée. Les consignes de distance protègent les oiseaux, qui, curieux, viennent parfois d'eux-mêmes examiner les bottes des visiteurs.

Marcher au pied de la falaise

De courtes marches guidées mènent vers des points de vue d'où la scène se déploie en entier : la paroi rousse dressée au-dessus des nids, les glaciers qui l'encadrent, et le détroit constellé d'icebergs tabulaires dérivant vers le nord. Certains blocs échoués sur la plage prennent des bleus profonds que nulle photographie ne restitue tout à fait. Le regard revient sans cesse à la paroi elle-même, striée de coulées figées, où nichent aussi des oiseaux marins que les guides aident à repérer. On apprend à se taire, à écouter, à laisser l'immensité prendre toute la place.

Ce que cette escale demande

  • Une condition physique modeste suffit : les marches restent courtes, mais le débarquement se fait dans l'eau peu profonde, bottes hautes aux pieds.
  • Les couches chaudes et le coupe-vent sont indispensables, le site étant très exposé.
  • La patience demeure la première vertu : la banquise décide toujours en dernier.

Repartir plus petit qu'on est venu

Au retour vers le navire, le zodiac ralentit souvent entre les glaces, et personne ne parle. La falaise s'éloigne, les colonies redeviennent des points sombres sur la neige, et chacun mesure la chance d'avoir marché quelques heures sur ce continent sans routes ni frontières. Brown Bluff ne se visite pas : il se reçoit, et l'on repart avec le sentiment troublant d'avoir été toléré, un matin, par un monde qui se passe très bien de nous.