Entre Vidin et Roussé, les navires fluviaux marquent parfois une halte que les cartes signalent à peine : Nikopol, quelques milliers d'habitants blottis entre les falaises calcaires et le Danube. Rien n'y est spectaculaire au premier regard. Et pourtant, en 1396, le destin de l'Europe s'est joué sur ces collines, et c'est cette mémoire enfouie qui donne à la promenade son étrange profondeur.
Un débarquement sans décor
Le bateau s'amarre à la berge, au pied des maisons, souvent pour une demi-journée seulement. Pas de terminal, pas de boutiques : on descend la passerelle et l'on se trouve aussitôt dans la Bulgarie rurale, celle des vergers, des potagers et des rues calmes où les voisins se saluent depuis leurs bancs. Tout se fait à pied, à un rythme que la chaleur estivale impose d'elle-même; prévoyez un chapeau, de l'eau et des chaussures capables d'affronter la montée vers les hauteurs, car c'est là que la halte prend tout son sens. Le fleuve, très large ici, file vers la rive roumaine où se devinent les silhouettes de Turnu Măgurele, la cité d'en face; les remorqueurs poussent leurs barges dans un sens, les hirondelles filent dans l'autre, et l'on comprend vite que le spectacle principal sera celui-là.
1396, la dernière grande croisade
Sur la hauteur qui domine les toits subsistent les vestiges de la forteresse médiévale : pans de murailles, terrasses herbeuses, et une vue qui explique tout. Nikopol verrouillait le Danube. La place servit de dernier refuge au tsar bulgare Ivan Chichman, dont les Ottomans s'emparèrent en 1395; l'année suivante, l'armée croisée du roi Sigismond de Hongrie, forte de chevaliers français, bourguignons et allemands, vint mettre le siège sous les remparts. Le sultan Bayezid fondit sur elle et l'écrasa. La bataille de Nicopolis, où le jeune Jean sans Peur fut capturé avec la fleur de la chevalerie de Bourgogne, mit fin aux grandes croisades européennes et ouvrit aux Ottomans la route des Balkans pour cinq siècles. Debout parmi les herbes hautes, face au fleuve, on mesure combien l'histoire choisit parfois des lieux modestes pour basculer.
La bourgade d'aujourd'hui
Redescendu vers le centre, on flâne le long de rues bordées de maisons basses, entre l'église Saints-Pierre-et-Paul, sanctuaire de pierre du XIIIe siècle qui compte parmi les plus anciens du pays, et les places ombragées où le café se boit lentement. Les traces se superposent sans se soucier de chronologie : fondations romaines de l'ancienne Nicopolis ad Istrum voisine, pierres médiévales, façades de l'époque communiste, antennes paraboliques. Peu de commerces visent le voyageur, et c'est tant mieux; on achète des abricots ou des tomates au marché, on échange trois mots avec un pêcheur, on regarde les cigognes réparer leur nid sur un poteau électrique. Les plus curieux chercheront la fontaine ottomane et les fragments de colonnes remployés dans les murets, jeu de piste discret à travers deux mille ans d'occupations successives. Les navires proposent parfois une excursion dans l'arrière-pays; beaucoup de passagers choisissent simplement de marcher, et ils n'ont pas tort.
Le temps du fleuve
La fin de l'escale appartient à la berge elle-même. Le Danube impose ici sa respiration : chalands qui glissent vers Roussé, pêcheurs immobiles, peupliers qui frissonnent au moindre souffle. Les couchers de soleil sur la plaine roumaine comptent parmi les plus amples du fleuve, sans un bâtiment pour les interrompre. Quand le navire largue les amarres, Nikopol s'efface vite derrière son promontoire. Il en reste une impression singulière : celle d'avoir marché, une heure ou deux, dans un lieu où l'Europe a tremblé, et que le monde a ensuite oublié. Certaines escales se racontent avec des monuments; celle-ci se raconte avec du temps, du vent et de l'herbe sur des ruines.