Kampong Cham Cambodia
Cambodia

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Chaque année en mai, la crue du Mékong emporte le pont de bambou de Kampong Cham. Et chaque année, en janvier, une trentaine d'habitants le rebâtissent à la main, canne après canne, sur près d'un kilomètre. Cet ouvrage éphémère, assez solide pour les motos et les charrettes, résume l'esprit du lieu : ici, on compose avec le fleuve au lieu de le combattre. Les navires fluviaux s'amarrent au quai de cette ancienne cité coloniale, sixième agglomération du Cambodge, dont les rues s'écartent de l'eau dans une élégance un peu fanée. La province doit par ailleurs son nom aux Chams, peuple musulman dont les villages et les mosquées ponctuent encore les berges des environs.

Le pont de bambou de Koh Paen

En saison sèche, la traversée vers l'île de Koh Paen se fait donc sur ce tressage de bambou tendu de câbles, qui craque sous les pas sans jamais céder. De l'autre côté, l'île déroule ses cultures de sésame et de tabac, ses hameaux sur pilotis et ses enfants qui saluent chaque étranger comme un événement. On y circule à vélo ou à pied, entre les haies de bambous justement, avec le sentiment d'avoir quitté le siècle. La crue venue, un traversier prend le relais, et la passerelle attend sa renaissance suivante, comme une tradition que la mousson elle-même respecte.

Wat Nokor, le temple gigogne

Aux portes de la ville, Wat Nokor réserve une surprise architecturale : une pagode récente s'est littéralement installée à l'intérieur d'un sanctuaire de grès et de latérite vieux de plusieurs siècles. Les moines circulent entre les galeries sombres de l'ancien monument et les salles peintes de couleurs vives du nouveau, sans que personne ne semble y voir de contradiction. Les visiteurs déambulent d'une époque à l'autre en quelques pas, sous le regard des bouddhas anciens auxquels les fidèles nouent des écharpes safran, et les pierres usées portent encore, par endroits, des inscriptions que les guides déchiffrent avec gourmandise.

Les collines de la légende

À quelques kilomètres, deux buttes jumelles se font face : Phnom Pros, la colline des hommes, et Phnom Srei, celle des femmes. La légende raconte un concours de construction entre les deux camps, gagné par les femmes grâce à une ruse restée célèbre : un feu allumé avant l'aube fit croire aux hommes que le soleil se levait, et ils posèrent leurs outils trop tôt. Aujourd'hui, des escaliers mènent aux pagodes des sommets, où les singes chapardeurs surveillent les offrandes et où la vue embrasse la plaine jusqu'à l'horizon des rizières et des plantations d'hévéas.

Une promenade coloniale

De retour en ville, le front de fleuve aligne d'anciens comptoirs français aux volets délavés, quelques cafés et un vieux phare qui monte la garde face au pont moderne depuis l'époque des vapeurs et des messageries fluviales. En fin de journée, les habitants s'installent sur la promenade pour la gymnastique collective, les vendeurs de jus de canne pressent leurs tiges dans un cliquetis de glaçons, et le Mékong prend des teintes de cuivre pendant que les cloches d'un monastère sonnent quelque part derrière les toits. C'est l'heure où la cité se montre le mieux, sans rien faire d'autre que vivre. Les terrasses servent alors un café glacé au lait concentré, héritage d'époque que les habitants ont fait leur, et l'on regarde le soir tomber sur les berges d'en face.

En larguant les amarres, on repense à la passerelle de bambou, démontée par les eaux, remontée par les mains, année après année, depuis des générations. Kampong Cham enseigne quelque chose qui ressemble à de la sagesse fluviale, et les passagers qui poursuivent leur descente du grand fleuve regarderont désormais chaque berge autrement.