Ici, on guette un souffle à la surface de l'eau. Quelque part entre deux bancs de sable du Mékong vit l'une des dernières populations de dauphins de l'Irrawaddy, ces cétacés au front rond et sans bec qui remontent respirer dans un bruit de soupir. Kratie, bourgade posée sur la rive orientale du fleuve dans le nord-est du Cambodge, doit à ces voisins discrets sa place sur les itinéraires des croisières fluviales.
Une bourgade au bord du fleuve
Les bateaux s'amarrent à la berge, face à une esplanade où l'ombre des manguiers tombe sur d'anciennes maisons de commerce à arcades héritées de l'époque française. Le centre se résume à quelques rues autour du marché couvert, et c'est très bien ainsi : on y observe la vie cambodgienne sans mise en scène, entre les marchands de nouilles, les mototaxis et les écoliers en uniforme. Goûtez-y le krolan, ce riz gluant au haricot cuit dans un tronçon de bambou, spécialité dont la province a fait sa signature. Épargnée par les destructions qu'ont connues d'autres villes du pays, Kratie conserve un alignement de façades coloniales patinées qui se photographient au fil de la promenade.
Les dauphins de Kampi
À une quinzaine de kilomètres en amont, le village de Kampi sert de base d'observation. Des barques à moteur emmènent les visiteurs vers une fosse profonde du lit où les cétacés aiment se rassembler; les pilotes coupent le moteur et laissent glisser l'embarcation, et l'attente commence. Un dos gris perce la surface, puis un autre, parfois à quelques mètres. L'espèce demeure menacée, et l'on n'en compte que quelques dizaines dans cette portion du Mékong : les règles d'approche sont strictes, et les respecter fait partie de l'expérience. La saison sèche, de novembre à avril, offre les meilleures conditions d'observation, le fleuve étant plus bas et plus calme.
La colline de Phnom Sombok
Sur la route de Kampi, un escalier s'élève entre les arbres vers le petit temple de Phnom Sombok, juché sur l'une des rares collines de la région. La montée, ponctuée de statues et de pavillons, débouche sur un point de vue où le Mékong s'étale dans toute sa largeur, semé d'îles et de bancs de sable. Les moines et les novices qui vivent là saluent volontiers les marcheurs; le lieu invite à baisser la voix.
Koh Trong, l'île d'en face
Face au quai, l'île de Koh Trong s'allonge au milieu des eaux. Une barque locale suffit pour traverser, et l'on y circule à pied ou à vélo entre pamplemoussiers, potagers et maisons sur pilotis, le long d'un chemin qui fait le tour de l'île. À la pointe sud, un banc de sable se dévoile en saison sèche. C'est le complément parfait d'une matinée avec les dauphins : une heure ou deux au rythme des villages insulaires, sans un seul moteur ou presque.
Conseils pour l'escale
- Les trajets vers Kampi se font en tuk-tuk ou en minibus d'excursion; comptez vingt à trente minutes par trajet.
- Prévoyez chapeau, eau et protection solaire : l'ombre est rare sur l'eau.
- Les rieles et les dollars américains circulent tous deux; gardez de petites coupures pour le marché.
- Le coucher de soleil, vu de la berge, clôt la journée en beauté.
Ce qui reste après l'escale
On quitte Kratie avec une image tenace : celle d'un fleuve immense qui respire, au sens propre, par le souffle de ses derniers dauphins. L'escale ne promet ni monument grandiose ni programme chargé; elle offre quelque chose de plus rare, la sensation d'avoir partagé quelques heures avec un Mékong encore sauvage, et le souhait sincère que ses habitants, humains comme cétacés, continuent longtemps de s'y croiser.