Il existe des journées de croisière où la destination n'est ni une île ni une cité, mais un ouvrage de génie civil. Le canal Welland en fait partie. Sur 43 kilomètres à travers la péninsule du Niagara, en Ontario, huit écluses soulèvent les navires de près de 100 mètres, l'équivalent d'un immeuble de 30 étages, pour leur faire franchir l'escarpement du Niagara entre le lac Ontario et le lac Érié. La raison de ce détour tient en un mot : impossible de passer par les chutes.

Une journée d'écluses

La traversée complète demande une dizaine d'heures, et les habitués de la croisière sur les Grands Lacs la considèrent comme un moment fort de l'itinéraire plutôt qu'un simple transit. Depuis le pont, on voit les portes massives se refermer, l'eau monter par paliers de 14 mètres, les murs de béton défiler à quelques centimètres de la coque. Les écluses 4, 5 et 6, jumelées en escalier à flanc d'escarpement près de Thorold, s'enchaînent sans interruption : le navire gravit la falaise comme un escalier d'eau, pendant que les cargos descendent la voie parallèle en sens inverse.

Un chantier titanesque

Le canal actuel, inauguré en 1932, est le quatrième du nom. Le premier, creusé à la pioche et achevé en 1829, comptait 40 écluses de bois. Chaque génération d'ouvrage a élargi le passage pour suivre la taille croissante des navires; les chambres actuelles mesurent 233 mètres de long sur 24 de large, des dimensions qui dictent encore aujourd'hui le gabarit maximal des unités de croisière admises sur les lacs. Intégré à la Voie maritime du Saint-Laurent en 1959, le canal voit défiler quelque 3 000 bâtiments par saison, d'avril à décembre.

Le ballet des laquiers

Le spectacle le plus fascinant reste celui des autres navires. Les laquiers, ces cargos dessinés au centimètre près pour les sas, croisent les vraquiers océaniques venus d'Europe ou d'Asie, que l'on surnomme ici les salties. Les croiser à quelques mètres, chargés de blé des Prairies ou de minerai de fer, donne la mesure de cette autoroute fluviale qui relie le cœur du continent à l'Atlantique. Les ponts levants s'ouvrent l'un après l'autre au passage du convoi, sirènes à l'appui, sous l'œil des cyclistes arrêtés le long du chemin de halage.

La rive vue du pont

Le parcours traverse les villes de St. Catharines, Thorold, Welland et Port Colborne, au milieu des vergers et des vignobles de la péninsule du Niagara, l'une des grandes régions viticoles du Canada. Certains itinéraires prévoient d'ailleurs une escale à Port Colborne ou une excursion vers les chutes pendant la traversée, selon le sens du passage et l'horaire attribué par la Voie maritime. À l'écluse 3 de St. Catharines, une plateforme d'observation accueille les curieux venus regarder passer les géants; les passagers se retrouvent ainsi, pour une fois, du côté observé. Beaucoup de riverains saluent de la main, une tradition qui ne se dément pas depuis des générations.

Repères de la traversée

  • Longueur : 43 km entre Port Weller (lac Ontario) et Port Colborne (lac Érié).
  • Dénivelé total : 99,5 m, franchi par huit sas.
  • Durée moyenne : 10 à 11 heures selon le trafic commercial.
  • Meilleurs points de vue à bord : les ponts avant et supérieurs pour l'entrée en écluse; la poupe pour mesurer le chemin parcouru.

À la sortie du dernier sas

Quand la dernière porte s'ouvre sur le lac Érié, ou sur l'Ontario selon le sens du voyage, la plupart des passagers réalisent qu'ils ont passé la journée dehors sans voir le temps filer. Le canal Welland transforme une contrainte géographique en pur plaisir de navigation. Et lorsque, plus tard dans l'itinéraire, le navire s'approche des chutes Niagara par la route, chacun comprend enfin, en voyant tomber le mur d'eau, pourquoi il aura fallu tout un escalier liquide pour passer à côté.