L'entrée dans la baie de Furna impose le silence. Le mouillage occupe un ancien cratère volcanique ouvert sur l'océan, et le navire semble glisser dans un amphithéâtre de falaises sombres. Débarquer au pied de cette muraille compte parmi les moments forts d'un voyage au Cap-Vert : selon la taille du navire, on accoste au débarcadère ou l'on rejoint la terre en annexe, et Brava, l'île qu'on surnomme l'île aux fleurs, ne se livre qu'à ceux qui prennent le temps de monter la rencontrer.
La route aux 99 virages
Depuis le petit débarcadère, une route de montagne s'élève en lacets serrés vers les hauteurs. On lui prête 99 virages, et personne ne songe à les recompter tant le trajet occupe les yeux : à chaque courbe, la baie rétrécit en contrebas, l'océan s'élargit, et la végétation gagne en fraîcheur à mesure que l'altitude augmente. Ce court voyage en véhicule constitue déjà une visite en soi, entre pentes cultivées et brumes accrochées aux crêtes.
Nova Sintra, un balcon à 520 mètres
La route débouche sur un plateau où s'étend Nova Sintra, la principale localité de Brava. Son centre colonial figure parmi les mieux préservés de l'archipel : maisons basses aux teintes douces, jardins fleuris, tracé régulier des rues. On y marche sans plan précis, entre l'église São João Baptista et les places tranquilles, jusqu'au belvédère voisin qui porte la vue jusqu'à la côte. Le centre culturel Eugénio Tavares honore le poète natal de l'île, figure aimée des lettres capverdiennes, dont les vers accompagnent encore les mornas que l'on chante ici.
L'air du plateau surprend par sa fraîcheur : les brumes océaniques accrochent les hauteurs et entretiennent jardins et floraisons qui ont valu à Brava son surnom. On croise des écoliers en uniforme, des habitants qui saluent volontiers, parfois un émigrant revenu d'Amérique passer la saison au pays, l'histoire du lieu tenant tout entière dans ces allers-retours transatlantiques.
Fajã d'Água et les piscines de lave
Sur le versant ouest, le hameau de Fajã d'Água s'étire entre l'océan et un cirque de montagnes. C'est l'un des endroits les plus attachants de l'île : quelques maisons, des barques tirées au sec, et des piscines naturelles creusées dans la roche volcanique où l'on se baigne quand la houle le permet. L'eau y prend des teintes profondes, cernée de basalte noir. Le temps s'y mesure au passage des nuages plus qu'à la montre.
Les îlots Rombo, refuge des oiseaux de mer
Face à Furna, les îlots Seco et Rombo émergent au large, inhabités et protégés. Classés réserve naturelle intégrale et zone importante pour la protection des oiseaux, ils rappellent que la richesse de ces parages tient autant aux eaux qu'à ses jardins d'altitude. Depuis le pont du navire, jumelles en main, on suit le va-et-vient des oiseaux marins entre les rochers et la haute mer.
Une île qui se mérite
Brava ne figure que sur de rares itinéraires, le plus souvent ceux des navires d'expédition, et cette rareté fait le prix de l'escale. Ici, pas de terminal ni de boutiques en enfilade : des habitants accueillants, des paysages verticaux, une culture insulaire fière de ses poètes et de ses émigrants revenus au pays.
Quitter le cratère
Au moment où le navire ressort de la baie, les falaises de Furna se referment lentement derrière lui comme les pages d'un livre. Les fleurs de Nova Sintra, les bassins de Fajã d'Água et les vers de Tavares restent à quai, fidèles au poste. L'archipel compte des îles plus célèbres; aucune ne dit adieu avec cette gravité douce, et beaucoup de passagers, ce soir-là, gardent longtemps les yeux sur la muraille, comme pour s'assurer que tout cela existe bel et bien.