Le 22 mai 1960, la terre a tremblé ici plus fort que partout ailleurs sur la planète : magnitude 9,5, le séisme le plus puissant jamais enregistré. La baie de Corral, où votre navire jette l'ancre, garde la mémoire de ce jour-là. Des terres se sont affaissées, des marais sont nés, des navires ont été portés au milieu des champs, et Valdivia a refait sa vie au bord de ses rivières. Cette histoire, mêlée à celle des canons espagnols et des brasseurs allemands, donne à l'escale une saveur qu'aucun autre arrêt de la côte chilienne ne possède.
Des batteries face au Pacifique
Les navires mouillent dans la baie, et les transbordeurs déposent généralement les passagers à Niebla, parfois à Corral selon les conditions. Dès le débarcadère, le décor s'impose : falaises sombres, eau froide, collines couvertes de forêt humide, et souvent une brume qui traîne sur l'estuaire avant que le soleil ne la déchire. Sur son promontoire, le fort de Niebla, élevé entre 1671 et 1679, verrouillait l'entrée de la voie d'eau menant à Valdivia. L'Espagne avait fait de cet ensemble défensif l'un des plus importants de sa côte américaine, et l'on comprend pourquoi en parcourant les batteries : la poudrière est taillée à même le roc, les canons balaient encore l'horizon, et un petit musée explique le jeu des feux croisés qui décourageait corsaires et flottes ennemies. En face, le fort San Sebastián de la Cruz complète le dispositif; un traversier relie les deux rives en une quinzaine de minutes pour qui souhaite comparer les points de vue.
Valdivia, posée sur l'eau
Des autocars franchissent la vingtaine de kilomètres qui sépare la côte du centre régional en une vingtaine de minutes, en longeant l'estuaire. La cité apparaît au confluent de deux cours d'eau, le Calle-Calle et le Valdivia, et toute sa vie regarde vers les quais. Le rendez-vous le plus animé reste le Mercado Fluvial : les pêcheurs y tranchent congres et merlus pendant que des lions de mer, énormes et parfaitement à l'aise, attendent leur part au pied des étals. Les pélicans et les cormorans complètent le tableau, à quelques pas des terrasses du centre. La scène se rejoue chaque jour depuis des décennies et vaut à elle seule le trajet depuis le mouillage.
L'empreinte allemande
Au milieu du XIXe siècle, des familles allemandes se sont établies dans la région, et leur héritage se goûte encore. Les cafés servent le kuchen, cette tarte aux fruits devenue une institution du sud chilien, et la brasserie Kunstmann, fondée par leurs descendants, propose visites, musée de la bière et dégustations sur la route qui ramène vers la côte. Entre deux adresses, la promenade Costanera suit la rivière, ponctuée de sculptures, de jardins et d'embarcadères d'où partent de courtes croisières fluviales. Les amateurs de verdure traverseront le pont vers l'île Teja, où le jardin botanique de l'Université australe déploie ses arbres géants au bord de l'eau, tandis que les curieux de nature pousseront vers les zones humides du río Cruces, nées de l'affaissement de 1960, refuge des cygnes à cou noir.
Avant de remonter à bord
Le retour vers l'embarcadère laisse le temps d'un dernier arrêt au marché artisanal du village, où l'on trouve laines épaisses, vanneries et fumets de poisson grillé. Beaucoup de passagers en profitent pour goûter une empanada aux fruits de mer face à la baie que surveillaient les vigies du roi d'Espagne, un lainage sur les épaules, car le climat océanique reste frais et changeant même en été. Quand le transbordeur s'éloigne, les remparts se découpent une dernière fois sur la falaise. On repart avec l'impression d'avoir traversé trois siècles en une journée, des sentinelles espagnoles aux étals du Mercado Fluvial, et l'envie de suivre un jour ces rivières plus loin, vers les lacs et les volcans qui se devinent derrière les collines.