Soixante-cinq cloches de bronze, enfouies vingt-quatre siècles dans la tombe d'un marquis mélomane, sonnent encore juste : c'est à Wuhan qu'on vient les écouter. La métropole du Hubei, étape des longues croisières fluviales entre Chongqing et Shanghai, réunit en réalité trois cités, Wuchang, Hankou et Hanyang, cousues ensemble au confluent de la rivière Han et du Yangzi. Les navires s'amarrent le long de la rive de Hankou, près des façades à colonnades des anciennes concessions, et la respiration du grand fleuve accompagne toute la journée.
La tour de la Grue jaune
Sur la colline du Serpent, côté Wuchang, la tour de la Grue jaune superpose cinq étages de toits retroussés au-dessus du courant. Élevée pour la première fois à l'époque des Trois Royaumes, détruite et rebâtie un nombre incalculable de fois, elle doit sa renommée aux poètes des Tang qui l'ont chantée ; les visiteurs chinois viennent y vérifier des vers appris à l'école, et certains les déclament à voix haute face au fleuve, sans la moindre gêne. Les fresques et calligraphies des étages racontent la légende de l'immortel envolé sur sa grue, qui donna son nom au lieu. Du dernier niveau, le regard file vers le premier pont jamais lancé sur le Yangzi, un ouvrage à deux niveaux où les trains passent sous les voitures, puis vers les gratte-ciel alignés sur l'autre rive.
Les cloches du marquis Yi
Près du lac de l'Est, l'un des plus vastes plans d'eau urbains du pays, le musée provincial du Hubei conserve le trésor exhumé de la tombe du marquis Yi de Zeng : un carillon complet de 65 cloches, chacune capable de produire deux notes selon l'endroit frappé. Des musiciens font résonner des répliques lors de courts concerts qui laissent le public silencieux. Dans les salles voisines, l'épée de Goujian, restée tranchante après deux millénaires et demi, fascine autant que les laques et les bronzes. Prévoyez du temps : cette visite forme le cœur de la plupart des excursions proposées à quai.
Le déjeuner des Wuhanais
La ville a élevé le premier repas du jour au rang d'institution, au point de posséder un mot pour l'art de le prendre dehors : guozao. Le bol emblématique s'appelle reganmian, des nouilles « sèches et chaudes » enrobées de pâte de sésame, avalées debout sur le trottoir. La ruelle de Hubu, à deux pas de la colline du Serpent, aligne ses comptoirs fumants ; suivez les files d'habitués et pointez du doigt, tout se goûte pour l'équivalent de quelques dollars.
Le quartier des concessions
Retour sur la rive du quai pour flâner dans l'ancien secteur des concessions, où banques centenaires et maisons de négoce ont gardé leurs pierres de taille ; la tour d'horloge de l'ancienne douane veille toujours sur la promenade riveraine. La rue Jianghan, piétonne, mélange enseignes lumineuses et immeubles d'avant-guerre. Les amateurs de quiétude pousseront plutôt jusqu'au temple Guiyuan, à Hanyang, où des centaines de statues d'arhats aux expressions toutes différentes remplissent une salle entière ; la tradition invite à les compter pour connaître sa fortune.
Repères pour l'escale
| Site | Distance du quai | Accès |
| Anciennes concessions de Hankou | Aux abords du quai | À pied |
| Tour de la Grue jaune | Quelques kilomètres, rive opposée | Excursion ou taxi |
| Musée provincial du Hubei | Environ 10 km | Excursion ou taxi |
Le soir, les berges s'illuminent sur des kilomètres et des nageurs aguerris viennent encore affronter le courant, une tradition locale qui laisse les passagers songeurs, accoudés au bastingage. Le navire largue les amarres face aux lumières des trois cités réunies ; on emporte le son grave des cloches et un arrière-goût de sésame, avec la certitude d'avoir à peine entamé cette ville-fleuve.