Bien avant que l'ancre ne touche le fond, des embarcations quittent déjà le récif pour venir à la rencontre du navire. À Palmerston, l'arrivée d'un bateau est un événement : cet atoll des îles Cook, perdu à des centaines de kilomètres de toute autre terre habitée, ne reçoit que quelques visites par année. Et ceux qui grimpent à bord pour souhaiter la bienvenue portent presque tous le même nom de famille : Marsters.
Une île, une famille
L'histoire tient du roman. En 1863, William Marsters, charpentier de marine anglais, s'installe sur cet atoll inhabité avec deux épouses polynésiennes, bientôt rejointes par une troisième. Il organise l'île en trois lignées, une par épouse, et fait de l'anglais la langue du foyer. Ses descendants, aujourd'hui une trentaine sur place, perpétuent cette organisation unique : trois branches familiales se partagent toujours les terres et les responsabilités, et les visiteurs remarquent vite le parler insulaire hérité de l'ancêtre, transmis de génération en génération.
L'atoll porte d'ailleurs un nom illustre : James Cook l'aperçut en 1774 et le baptisa en l'honneur de lord Palmerston, alors haut responsable de l'Amirauté britannique. Le navigateur y fit escale quelques années plus tard, bien avant que l'îlot n'attende son improbable patriarche. William Marsters, lui, repose aujourd'hui sur son île, et sa tombe, entretenue par ses descendants, reçoit la visite respectueuse de presque tous les passagers.
Franchir le récif
Aucune passe ne permet aux navires d'entrer dans le lagon : ils mouillent au large, et les embarcations locales ou les annexes franchissent une ouverture étroite dans la couronne de corail, manœuvre que les insulaires exécutent avec une aisance née de l'habitude. La traversée du lagon, d'un turquoise laiteux, mène au motu principal, ombragé de cocotiers et de pins de fer. Le débarquement dépend entièrement de la mer : certains jours, l'océan décide seul du programme.
L'hospitalité comme tradition
Ici, pas de commerce ni de circuit organisé : la coutume veut que chaque famille accueille des visiteurs chez elle. On partage un repas de poisson perroquet, pêché le matin même dans le lagon, du taro, de la noix de coco; on écoute les récits d'une vie réglée par les bateaux de ravitaillement, qui passent quelques fois par année seulement. L'école, la petite église où résonnent des hymnes en anglais et en maori des Cook, les maisons dont certaines charpentes proviendraient de bois d'épaves : tout se visite à pied, au rythme des conversations.
La visite s'accompagne toujours d'une leçon d'organisation insulaire : l'électricité vient des panneaux solaires et des génératrices, l'eau du ciel, recueillie dans des citernes, et l'école suit le programme des îles Cook avec une poignée d'élèves. Vivre ici est un choix renouvelé chaque jour, et les habitants en parlent sans fard, avec un humour très britannique hérité, lui aussi, du charpentier fondateur.
Le lagon et ses trésors vivants
Autour du motu, les eaux offrent un festival : bénitiers aux manteaux fluorescents, poissons perroquets, carangues, sternes et fous qui plongent en escadrilles. Les insulaires vivent de cette abondance avec des règles strictes de partage, héritées elles aussi du patriarche. Se baigner dans ces eaux, à des jours de navigation de la première ville, procure un sentiment de bout du monde qu'aucune plage aménagée ne peut imiter.
Au moment des adieux, toute la communauté se rassemble souvent sur la plage, et les chants accompagnent les embarcations jusqu'au récif. On quitte Palmerston avec des prénoms en tête, des visages précis, l'impression d'avoir été reçu dans une famille plutôt que d'avoir vu une destination. Sur la carte du Pacifique, l'atoll n'est qu'un point; dans la mémoire de ceux qui s'y sont arrêtés, il occupe une place démesurée.