L'escale commence par une manœuvre d'un autre siècle. Pour passer de la Vltava à l'Elbe, les bateaux fluviaux empruntent le canal latéral de Vranany, une dizaine de kilomètres d'eau calme creusés au tournant du XXe siècle, et franchissent l'écluse double de Horin, ouvrage de 1905 classé monument technique, dont les bassins de pierre se remplissent et se vident avec une lenteur solennelle. Beaucoup de passagers restent sur le pont pour observer l'opération : portes massives, passerelles ouvragées, éclusier qui salue de la main. Le village, quelques centaines d'habitants, attend juste derrière.
Un village né d'un domaine princier
Horin s'est développé autour de la résidence baroque de la famille Lobkowicz, l'une des grandes maisons nobles de Bohême, dont l'histoire remonte au XIVe siècle. Le domaine, longtemps résidence d'été des princes, conserve sa cour d'honneur et son parc; la chapelle abrite le caveau familial. L'ensemble se découvre de l'extérieur au fil d'une promenade tranquille entre les maisons basses, les vergers et les champs qui descendent vers l'eau, sur des chemins que fréquentent surtout les cyclistes de la véloroute de l'Elbe.
Melnik, à deux kilomètres
La vraie destination de la journée se dresse sur la colline d'en face : Melnik, petite ville royale perchée au-dessus du confluent de la Vltava et de l'Elbe. On la rejoint à pied en une demi-heure par le pont, à vélo ou en court transfert. Là-haut, le château des princes Lobkowicz domine la rencontre des deux rivières; ses terrasses offrent le plus beau point de vue de Bohême centrale sur les eaux qui se mêlent, les coteaux plantés de vignes et, par temps clair, la silhouette du mont Rip, où la légende fait s'arrêter l'ancêtre fondateur du peuple tchèque.
Le vin de l'empereur
Melnik doit ses vignobles à Charles IV, empereur et roi de Bohême, qui fit venir au XIVe siècle des plants de Bourgogne pour les coteaux du confluent. La tradition ne s'est jamais interrompue : les caves princières s'ouvrent à la dégustation, et les côtes environnantes produisent des blancs et des rouges qu'on ne trouve à peu près nulle part ailleurs, la production restant confidentielle. Un verre de Ludmila, la cuvée locale la plus connue, accompagne bien une assiette de fromages sur une terrasse, face aux toits rouges et aux rangs de vigne qui dévalent vers les rivières.
La place et l'église
Le centre ancien s'organise autour d'une place bordée d'arcades aux façades Renaissance et baroques, avec sa fontaine et son hôtel de ville. À deux pas, la tour de l'église Saints-Pierre-et-Paul sert d'amer aux navigateurs depuis des siècles; sa crypte-ossuaire, rassemblant les restes de milliers de défunts des cimetières médiévaux, se visite pour qui n'y est pas sensible. Tout se fait à pied, en pente douce, entre boutiques, pâtisseries et petits cafés où les gâteaux au pavot tiennent la vedette.
En pratique
- Accostage : à l'embarcadère du canal, près de l'écluse.
- Melnik : environ 2 km, une demi-heure à pied ou quelques minutes en véhicule.
- Sur la colline : visite des salons, des caves et des terrasses; dégustation possible.
- Monnaie : la couronne tchèque; les euros sont parfois acceptés, la carte presque partout.
En redescendant vers le canal
Le soir, depuis le pont du bateau, on distingue encore la tour de l'église éclairée au-dessus du confluent. Cette halte discrète entre Prague et la Saxe résume la Bohême en quelques heures : un ouvrage d'art centenaire, une maison princière, des vignes impériales et deux rivières qui deviennent fleuve. Il y a des escales qui en montrent moins en une journée entière que ce coin de pays n'en offre entre deux éclusages, et c'est peut-être la meilleure raison de la noter dans son carnet.