Mlcechvosty-Vranany Czechia
Czech Rep

Il existe des escales que l'on doit aux ingénieurs plutôt qu'aux rois. Mlčechvosty et Vraňany, deux villages jumeaux du district de Mělník, en Tchéquie, doivent la leur à un canal. C'est ici, sur la Vltava en aval de Prague, que les bateaux fluviaux font halte, s'amarrant à une berge tranquille entre champs et levées de terre. L'endroit sert souvent de point d'embarquement ou de débarquement pour la capitale tchèque; il mérite pourtant qu'on lui accorde un regard avant de monter dans l'autocar.

Le canal qui a dompté la Vltava

Entre 1902 et 1905, l'Empire austro-hongrois fit creuser un canal latéral de dix kilomètres pour contourner les derniers rapides de la Vltava, près de Lužec, et relier en eaux calmes le barrage de Vraňany à la confluence avec l'Elbe, à Mělník. Toujours en service plus d'un siècle plus tard, l'ensemble barrage-écluse est le plus ancien du pays. Huit ponts enjambent le chenal, et les bateaux y glissent entre des rives plantées d'arbres, à hauteur des champs de houblon et de betteraves. Voir un navire de croisière avancer ainsi au milieu des cultures, à peine plus vite qu'un cycliste sur le chemin de halage, compte parmi les images les plus étonnantes d'un voyage en Bohême. Les habitués guettent ce passage comme d'autres guettent un train à vapeur : appareil photo en main, salut de la main aux passagers.

L'écluse de Hořín, un monument technique

À l'extrémité aval, l'écluse double de Hořín achève la descente vers l'Elbe. Construite en 1902, soigneusement préservée, elle impose le respect avec ses chambres de pierre appareillée et ses détails architecturaux dignes d'un édifice public : les ingénieurs de l'époque ne concevaient pas qu'un ouvrage utilitaire pût être laid. Le franchissement d'un sas centenaire, portes qui se referment lentement, eau qui monte ou descend le long des parois moussues, constitue un spectacle en soi; les passagers se massent sur les ponts extérieurs pour n'en rien manquer, et les éclusiers, depuis leur poste, répondent aux signes des curieux.

Un paysage de confluence

Aux abords de Mělník, la Vltava rejoint l'Elbe au pied de coteaux couverts de vignes, sous le regard d'un château perché. La rencontre des deux rivières a fait la fortune de la région : bateliers, vignerons et maraîchers s'y côtoient depuis des siècles. Depuis le pont du navire, on lit ce paysage comme une carte : l'eau qui s'élargit, les péniches qui attendent leur tour, les clochers des villages au ras des peupliers. Par temps clair, la silhouette du mont Říp, cône isolé cher aux légendes fondatrices tchèques, se devine au nord de la plaine. La Bohême rurale, sans mise en scène.

Une halte qui se savoure lentement

Il n'y a ni monument majeur ni musée à Mlčechvosty même, et c'est très bien ainsi. On descend à terre pour marcher le long de la berge, saluer un pêcheur, regarder passer les trains sur la ligne qui longe la rivière. Les hérons cendrés patrouillent les hauts-fonds, les cygnes remontent le courant en silence, et l'odeur des champs se mêle à celle de l'eau douce. Ceux qui embarquent ici pour la première fois découvrent le rythme particulier de la navigation fluviale : lent, régulier, attentif aux détails. Ceux qui débarquent emportent une dernière image de campagne avant l'effervescence de Prague.

Quand les amarres tombent, le clocher du village s'attarde un moment dans le sillage. Cette escale ne promettait rien; elle laisse pourtant le souvenir précis d'un canal centenaire, d'une écluse ouvragée et d'une plaine où l'eau décide de tout. Les grandes capitales suivront; la Bohême des rivières, elle, aura eu le premier mot.