La falaise s'ouvre à peine. Un passage de quelques centaines de mètres, cerné de parois sombres où le vent s'engouffre : les marins l'ont baptisé le Soufflet de Neptune. De l'autre côté, l'océan Austral disparaît et le navire glisse dans un lagon fermé de dix kilomètres, ancien cœur d'un volcan effondré. L'île de la Déception, dans les Shetland du Sud, porte l'un des mouillages naturels les plus étonnants de l'Antarctique : on navigue littéralement à l'intérieur d'un cratère.
Franchir le Soufflet de Neptune
Le passage d'entrée constitue à lui seul un moment fort de toute croisière d'expédition. Les passagers se massent sur les ponts, la passerelle annonce les manœuvres, et les parois défilent de part et d'autre dans un silence attentif; une épave de navire baleinier repose d'ailleurs près de l'entrée, rappel des naufrages que provoqua ce goulet. Une fois franchi le goulet, la baie intérieure, nommée Port Foster, déploie ses eaux calmes cernées de pentes de cendres où s'accrochent des plaques de neige. Le contraste avec la houle du large est saisissant.
Whalers Bay, mémoire baleinière
Sitôt le goulet passé, une plage de sable noir s'incurve sur la droite : Whalers Bay, principal site de débarquement. Les zodiacs y déposent les visiteurs au milieu d'un décor que le temps fige lentement. Cuves rouillées des fondoirs norvégiens du début du XXe siècle, barils éclatés, ossements de baleines blanchis par les décennies : tout rappelle l'époque où des centaines d'hommes travaillaient ici. S'y ajoutent les bâtiments d'une base scientifique britannique, évacuée après l'éruption de 1969 qui ensevelit une partie du site sous les cendres et la boue.
Un volcan qui sommeille à peine
Car le volcan demeure actif. Des fumerolles s'échappent parfois du rivage, et le sable dégage par endroits une tiédeur inattendue sous les semelles. Les scientifiques surveillent l'île en permanence, et les expéditions adaptent leurs plans aux conditions. À Telefon Bay, au fond de la baie, une randonnée encadrée grimpe au bord d'un cratère récent : paysage minéral, cendres à perte de vue, et cette impression de marcher sur une terre en train de se faire.
Repères de l'escale
| Repère | Détail |
| Entrée | Passage du Soufflet de Neptune, large de quelques centaines de mètres |
| Débarquement | En zodiac, sur les plages intérieures du cratère |
| Terrain | Plages de sable volcanique sombre, sites historiques protégés |
| Encadrement | Sorties guidées selon la météo et l'activité volcanique |
La vie au bord du cratère
La faune n'a pas déserté ce paysage de cendres. Manchots à jugulaire croisés le long des plages, otaries à fourrure vautrées près des ruines, sternes et goélands nichant sur les pentes : chaque sortie réserve ses rencontres, à distance respectueuse, selon les règles strictes qui encadrent tout débarquement en Antarctique. Sur les crêtes, les lichens dessinent les seules touches de couleur, orange et vert tendre sur fond de basalte. Par mer calme, certaines expéditions s'approchent aussi de Baily Head, sur la façade extérieure de l'île, où niche l'une des plus vastes colonies de manchots à jugulaire de l'Antarctique. Et les plus braves attendent le rituel qui fait la légende du lieu : la saucette polaire, quelques secondes d'immersion dans une eau glaciale, sous les applaudissements du groupe.
Reprendre la mer par le goulet
Au signal du départ, les zodiacs regagnent le bord et le navire se présente de nouveau devant l'étroit passage. Beaucoup de voyageurs restent dehors malgré le froid, pour voir les falaises se refermer sur la baie secrète. L'île de la Déception laisse une impression que peu d'escales peuvent offrir : celle d'avoir pénétré un lieu que la Terre elle-même semblait vouloir garder pour elle. Le grand large reprend ses droits, et déjà l'on guette la prochaine terre australe.