On entend Mosquera avant de la voir. Les aboiements rauques de la colonie portent loin sur l'eau, et le pneumatique n'a pas encore touché le sable que toute la colonie semble déjà au courant de la visite. L'îlot, coincé entre Baltra et Seymour Nord au centre de l'archipel des Galápagos, tient sur presque rien : une langue de sable corallien de quelques centaines de mètres de long, large d'environ 160 mètres, sans un arbre, sans une colline, à peine soulevée au-dessus du Pacifique.
C'est précisément cette nudité qui fait l'intérêt du site. Ici, rien ne détourne le regard de la vie animale, qui occupe le terrain avec un aplomb tranquille.
Un débarquement les pieds dans l'eau
L'accostage se fait en débarquement mouillé : le pneumatique s'approche du rivage, et l'on saute dans quelques centimètres d'eau tiède. Pas de quai, pas de sentier balisé, pas d'infrastructure d'aucune sorte. Le terrain, plat et dégagé, se parcourt librement sous la conduite du guide naturaliste, obligatoire comme partout dans le parc national, qui lit ce paysage en apparence vide comme un livre ouvert. La règle d'or tient en une consigne : garder ses distances avec les animaux, environ deux mètres, même quand ce sont eux qui s'approchent. Et ils s'approchent.
Le royaume des otaries
Mosquera abrite l'une des plus importantes colonies d'otaries des Galápagos. Elles sont partout : vautrées sur le corail broyé par dizaines, empilées les unes sur les autres, jouant dans les vagues du bord, remontant maladroitement la plage pour rejoindre les petits qui réclament. Les jeunes, curieux, viennent parfois inspecter les visiteurs de près, tournant autour des groupes comme des chiots. Les mâles dominants, eux, patrouillent leur section de plage en aboyant leur autorité. On pourrait passer l'escale entière à les observer, et certains passagers ne font rien d'autre.
Oiseaux, crabes et rochers de lave
Entre les dormeuses, la vie grouille à plus petite échelle. Les crabes rouges à pattes bleues, éclatants sur la lave noire, détalent par vagues à chaque pas. Des échassiers arpentent la laisse de mer, des goélands nichent dans les zones rocheuses, et les frégates croisent en altitude, silhouettes noires découpées sur le ciel. Les îles voisines de Seymour Nord et de Baltra ferment l'horizon de part et d'autre, si proches qu'on distingue parfois les vols d'oiseaux marins qui en décollent. Le contraste des couleurs, sable blanc, lave sombre, eau turquoise, compose des images d'une netteté rare, même pour l'archipel.
Sous la surface
Lorsque les conditions le permettent, une séance d'apnée complète la sortie. Les eaux qui entourent l'îlot voient passer raies, tortues marines, barracudas et requins à pointe blanche, tandis que les résidentes transforment chaque baignade en démonstration de voltige : elles filent, pivotent, frôlent les nageurs et reviennent, visiblement amusées de leur propre agilité. C'est souvent le souvenir le plus vif que les voyageurs rapportent de Mosquera.
La visite dure rarement plus de deux heures, et il n'en faut pas davantage. Chapeau, lunettes et protection solaire s'imposent : aucun ombrage n'existe sur l'îlot, et la réverbération y est féroce même sous les nuages. Les appareils photo, eux, ne chôment jamais. Au moment de remonter dans le pneumatique, les otaries ne lèvent même pas la tête : les humains passent, la colonie reste. C'est peut-être la leçon des Galápagos résumée sur un banc de sable, et l'on y repense longtemps après avoir quitté l'archipel. Peu d'escales tiennent en si peu d'espace; rares sont celles qui en disent autant sur l'équilibre fragile du monde vivant.