Il y a des journées de croisière où le spectacle ne se trouve pas à terre, mais dans le simple fait d'avancer. Franchir le canal de Suez appartient à cette catégorie rare. Pendant une douzaine d'heures, parfois un peu plus, le navire glisse à vitesse réduite entre l'Afrique et l'Asie, sur ce ruban d'eau creusé dans le désert égyptien qui relie la Méditerranée à la mer Rouge. Personne ne descend à terre, et pourtant personne n'oublie cette journée-là.
Un chantier qui a rapproché les continents
Inauguré en 1869 après dix ans de travaux, le canal a raccourci de milliers de kilomètres la route entre l'Europe et l'Asie, en épargnant aux navires le contournement de l'Afrique. Long d'environ 190 kilomètres, il ne comporte aucune écluse : la Méditerranée et la mer Rouge se rejoignent au même niveau, et l'eau s'étire d'un horizon à l'autre comme un long miroir posé sur le sable. Les convois s'y succèdent selon un ordre réglé avec précision, et votre navire prend place dans cette file au petit matin, après une nuit d'attente à l'ancre avec le reste du convoi.
Deux rives, deux mondes
Le contraste entre les berges compose le premier étonnement du passage. Côté africain, des palmeraies, des champs irrigués, des villages et des villes s'accrochent au fil de l'eau. Côté Sinaï, le désert règne presque sans partage, dunes et plaines caillouteuses à perte de vue. Depuis le pont, on observe les pêcheurs dans leurs barques, les postes militaires, les fermes isolées, parfois un berger et son troupeau. La vie égyptienne défile lentement, à hauteur de bastingage.
Les rendez-vous du parcours
Quelques repères jalonnent la journée. À El Qantara, le pont routier d'Al-Salam, aussi appelé pont de l'amitié égypto-japonaise, enjambe la voie d'eau d'une seule portée élancée. À Ismaïlia, l'édifice de l'Autorité du canal dresse sa silhouette officielle au bord de l'eau. Puis vient le Grand Lac Amer, vaste élargissement où les convois peuvent se croiser; les navires y ralentissent, parfois s'y immobilisent, et le pont devient le meilleur balcon pour observer la chorégraphie des porte-conteneurs qui passent à courte distance. Aux deux extrémités du parcours, Port-Saïd côté Méditerranée et la ville de Suez côté mer Rouge encadrent le voyage de leurs silhouettes portuaires.
Repères pour la traversée
| Repère | Ce qu'il faut savoir |
| Type de passage | Transit panoramique, sans escale à terre |
| Durée | Généralement de 12 à 16 heures selon les convois |
| Longueur | Environ 190 kilomètres, sans aucune écluse |
| À prévoir | Chapeau, crème solaire, jumelles; le soleil du désert ne pardonne pas |
Savourer le rythme lent
La traversée impose une lenteur bienvenue au milieu d'un itinéraire souvent chargé. Les passagers s'installent tôt sur les ponts, déjeunent face au désert, comparent leurs photos. Les commentaires diffusés à bord situent l'histoire du chantier, les guerres qui l'ont fermé, sa modernisation récente, qui a doublé une partie du tracé pour fluidifier les convois. On mesure aussi, en croisant ces géants chargés de conteneurs, à quel point le commerce mondial dépend de ce mince passage : près d'un dixième des échanges maritimes de la planète emprunte cette voie.
À la sortie des sables
Au bout de la journée, la terre s'écarte, l'eau reprend sa couleur de large et le navire retrouve sa vitesse. Derrière vous, le sillage referme doucement la porte entre deux mers. Peu de journées en mer offrent une telle leçon de géographie vivante : on a vu l'Égypte travailler, prier et pêcher sur ses berges, et l'on comprend mieux pourquoi ce pays se décrit comme un don du Nil et un carrefour du monde. Il ne reste qu'à imaginer ce que les fellahs de 1869 auraient pensé de votre navire.