Peu de navires s'arrêtent à Levuka, et c'est peut-être ce qui la protège. Sur la côte est de l'île d'Ovalau, adossée à des pentes volcaniques abruptes, l'ancienne capitale des Fidji aligne toujours ses façades de bois et ses vérandas du dix-neuvième siècle le long d'une unique rue de bord de mer. L'UNESCO en a fait le premier site fidjien inscrit au patrimoine mondial, et les rares voyageurs qui y débarquent, généralement de petites unités au mouillage, découvrent l'une des villes coloniales les mieux conservées du Pacifique.
Beach Street, une rue face à la mer
Tout commence sur Beach Street, l'artère qui longe le rivage entre les montagnes et le Pacifique. Magasins généraux aux enseignes peintes à la main, galeries couvertes, balcons de bois : l'ensemble semble à peine retouché depuis un siècle. On y fait ses courses comme les habitants, entre une boulangerie, quelques comptoirs de tissus et des épiceries où le temps s'étire. La montagne verte qui écrase la rue de sa masse donne à l'ensemble un décor que peu d'endroits du Pacifique peuvent offrir.
Là où les Fidji sont devenues britanniques
Levuka fut au dix-neuvième siècle le grand rendez-vous des marins, baleiniers et négociants de la région, un poste turbulent né d'une station baleinière. C'est ici que les chefs fidjiens ont cédé leur archipel à la couronne britannique, le 10 octobre 1874, faisant de la bourgade la première capitale du pays. Le rôle fut de courte durée : dès 1882, l'administration partait pour Suva, aux terrains plus vastes. Ce départ précipité a figé la ville dans son époque, et son isolement a fait le reste. Les bâtiments racontent cette histoire mieux que n'importe quel manuel.
Trois institutions plus que centenaires
Quelques repères jalonnent la promenade. L'église du Sacré-Cœur, élevée par des missionnaires à la fin des années 1850, dresse sa silhouette néogothique sur la rue principale; son clocher a longtemps servi de repère lumineux aux navigateurs entrant dans la passe. Le Royal Hotel, fondé dans les années 1860, passe pour le plus ancien hôtel encore en activité du Pacifique Sud : on peut y prendre un rafraîchissement sous les ventilateurs, entre photographies jaunies et fauteuils de rotin. L'Ovalau Club, premier cercle privé des Fidji, complète ce trio d'institutions où plane l'ombre des planteurs et des capitaines d'autrefois.
Prendre de la hauteur
Derrière la rue principale, des escaliers et des sentiers grimpent vers les quartiers accrochés à la pente, les écoles de mission et les points de vue sur la mer de Koro. La montée demande un peu de souffle sous la chaleur, mais la récompense est là : les toits de tôle rouillée, la barrière de récif qui ourle le rivage et, au large, les silhouettes des îles Lomaiviti. Les eaux qui entourent Ovalau, peu fréquentées, se prêtent aussi à la plongée en apnée pour qui participe à une sortie organisée.
Une escale qui se mérite
Levuka ne propose ni terminal ni file de taxis : les navires restent au mouillage dans la passe, les annexes déposent leurs passagers près de Beach Street, et les visites s'improvisent à pied, au fil des rencontres. Les habitants saluent volontiers les visiteurs devenus rares depuis que les grandes routes maritimes passent ailleurs, et une conversation engagée devant une boutique se termine souvent en leçon d'histoire familiale. C'est une escale de connaisseurs, à savourer lentement, carnet en main.
En regagnant le bord, on se surprend à souhaiter que rien ne change ici : ni les vérandas, ni les enseignes peintes, ni cette lenteur qui a valu à la ville sa reconnaissance mondiale. Levuka a raté le train de la modernité en 1882; le voyageur d'aujourd'hui mesure la chance que représente ce rendez-vous manqué.