Entre la Suède et la Finlande, un archipel de 6 700 îles fait le pont : les îles Åland. Mariehamn, leur capitale, est une curiosité politique autant que maritime : territoire finlandais autonome, de langue suédoise, démilitarisé par traité international depuis le XIXe siècle. Fondée en 1861 sous l'Empire russe et nommée en l'honneur de l'impératrice Maria Alexandrovna, la petite cité s'étire sur une presqu'île entre deux havres, l'ouest pour les navires, l'est pour les voiliers. On la traverse à pied en une demi-heure, sous les tilleuls.
Le Pommern, cathédrale de toile et d'acier
Amarré dans le havre ouest, à courte distance des postes d'accostage, le Pommern est la fierté de la ville : un quatre-mâts barque lancé en 1903, considéré comme le seul au monde conservé dans son état d'origine. Ce géant transportait le blé d'Australie vers l'Europe lors des dernières grandes courses céréalières à la voile, dans les années 1930. On monte à bord librement au fil d'un parcours qui mène du gaillard d'avant aux cales immenses; casques audio et mises en scène restituent la vie des équipages, vingt gaillards à peine pour manœuvrer des kilomètres de cordages. Comptez une bonne heure à bord pour tout parcourir sans vous presser. Le musée de la Marine attenant complète le tableau avec figures de proue, maquettes et le salon capitonné d'un célèbre voilier naufragé, le Herzogin Cecilie.
Pourquoi tant de voiliers ici?
La réponse tient en un nom : Gustaf Erikson. Cet armateur de Mariehamn fut, jusqu'au milieu du XXe siècle, le dernier au monde à exploiter une flotte commerciale de grands voiliers, rachetés à bas prix quand la vapeur les rendait obsolètes. Son ombre plane sur toute la ville : villas d'armateurs le long de l'esplanade, rues au nom de capitaines, goût intact pour les choses de la mer. Les Ålandais restent d'ailleurs, par habitant, parmi les grands armateurs du Nord, et les traversiers géants qui font halte ici le rappellent quotidiennement.
D'un havre à l'autre, sous les tilleuls
La promenade classique suit l'Esplanade, large allée plantée qui coupe la presqu'île d'ouest en est. En chemin : l'église Saint-Georges et son clocher rouge, des maisons de bois cossues aux vérandas vitrées, quelques cafés où goûter la pâtisserie locale, la « pancake ålandaise » à la semoule servie avec confiture de prunes et crème fouettée. Au bout, le havre est abrite le Quartier maritime, un chantier vivant où charpentiers et forgerons entretiennent voiliers traditionnels et savoir-faire; on flâne entre ateliers, slipways et barques retournées, dans une odeur de goudron de pin.
Un peu plus loin dans l'archipel
Si l'escale s'allonge, plusieurs sorties permettent de goûter au reste des Åland : routes plates idéales à vélo, îlots de granit rouge où les cabanes à bateaux se reflètent dans une mer sans marée et, à une demi-heure de route, le château médiéval de Kastelholm, ancienne place forte suédoise entourée de prés. Les distances restent courtes et les chemins paisibles : on roule entre champs et pinèdes sans presque croiser d'autos. Les fermes des environs vendent pain noir, fromage et jus de pomme; l'archipel cultive une autonomie tranquille, jusque dans son garde-manger.
Repères pratiques
- Tout se fait à pied : compter 25 à 30 minutes d'un havre à l'autre par l'Esplanade.
- Le Pommern et le musée de la Marine se trouvent du côté ouest, près des quais d'escale.
- Monnaie : l'euro, comme partout en Finlande; le suédois est la langue de la rue.
Mariehamn ne cherche pas l'effet. Elle offre des rues calmes, des mâts qui dépassent des toits et l'une des plus belles leçons d'histoire maritime d'Europe, concentrée autour d'un voilier noir et blanc qui semble prêt à reprendre la mer. En regagnant la passerelle, plus d'un passager se surprend à rêver de blé australien et de caps lointains. C'est le petit sortilège des Åland.