Une silhouette de pierre se dresse seule entre mer et étangs, cernée de vignes et de roseaux. Vue depuis le canal du Rhône à Sète, la cathédrale de Maguelone semble posée là par erreur, tant le paysage qui l'entoure est resté vide de constructions. C'est pourtant elle qui justifie la halte des bateaux fluviaux à Villeneuve-lès-Maguelone, sur ce chapelet de lagunes qui sépare Montpellier de la Méditerranée.

L'escale ne ressemble à aucune autre sur le canal. Pas de centre historique à arpenter ni de musées en enfilade : place aux oiseaux, au sel, au vent et à un monument roman millénaire.

La traversée vers la presqu'île

Depuis la halte fluviale, une passerelle enjambe le canal et ouvre le chemin de la presqu'île. Il reste ensuite environ 800 mètres à parcourir à pied entre les vignes et les étangs, à moins d'emprunter le petit train gratuit qui fait la navette en saison. La marche a ses mérites : de chaque côté du chemin, les lagunes s'étendent à perte de vue, fréquentées par les échassiers et, selon la saison, par des colonies de flamants roses qui pataugent dans l'eau saumâtre. Le vent marin porte des odeurs de sel et de garrigue, les cigales donnent la cadence en été, et l'on comprend vite pourquoi les naturalistes considèrent ces étangs comme l'une des richesses discrètes du littoral languedocien.

Une cathédrale forteresse

Au bout du sentier, la cathédrale Saint-Pierre de Maguelone impose sa masse austère. Pendant près d'un millénaire, cet édifice roman fut le siège d'un évêché ; des papes y ont trouvé refuge au Moyen Âge. Ses murs épais, percés d'étroites ouvertures, rappellent qu'elle servait autant de forteresse que de lieu de culte face aux menaces venues de la mer. L'intérieur, dépouillé, baigne dans une lumière tamisée qui invite au silence : un portail sculpté, des chapiteaux romans, des dalles funéraires usées par mille ans de pas. On ressort avec l'envie de faire lentement le tour du site, sous les pins, pour saisir l'étrangeté de cette île de spiritualité au milieu des eaux. Des concerts de musique ancienne y résonnent d'ailleurs à la belle saison, preuve que le lieu n'a rien d'un décor figé.

Vignes, salins et bord de mer

La presqu'île vit encore de sa terre. Le domaine qui entoure la cathédrale produit des vins bio que l'on peut déguster sur place, tandis que les anciens salins racontent une autre page de l'économie locale. Plus loin, une plage de neuf kilomètres borde la Méditerranée, sans une seule construction pour en briser la ligne. En été, quelques minutes de marche suffisent pour passer du portail roman aux vagues, pieds nus dans un sable resté sauvage. Des sentiers font par ailleurs le tour de la pointe et permettent d'allonger la promenade au gré du temps disponible, entre tamaris et roseaux courbés par le vent.

Le village et ses habitants

De l'autre côté du canal, le village de Villeneuve-lès-Maguelone mène une existence paisible de commune languedocienne, avec sa place, son église et ses cafés. Les croisiéristes qui disposent d'un peu de temps y observent le quotidien d'un midi viticole, entre parties de pétanque et conversations à l'ombre des platanes.

Repartir au fil de l'eau

Au moment de larguer les amarres, le regard revient toujours vers la même image : cette tour carrée émergeant des roseaux, gardienne d'un paysage que dix siècles n'ont pas réussi à banaliser. Les lagunes défilent ensuite le long du bordage, ponctuées de cabanes de pêcheurs et de vols d'oiseaux. Il flotte alors sur le pont un sentiment rare en croisière : celui d'avoir accosté dans un lieu que la foule n'a pas encore trouvé.