Deux tombes face au Pacifique attirent des voyageurs jusqu'au bout du monde. Sur les hauteurs d'Atuona, dans le petit cimetière du Calvaire ombragé de frangipaniers, reposent Paul Gauguin et Jacques Brel, venus chacun chercher aux Marquises un ailleurs définitif. Hiva Oa les a gardés. Les navires mouillent dans la baie de Tahauku, cernée de crêtes volcaniques abruptes où s'accrochent les nuages, et les canots déposent les passagers sur un petit quai de béton d'où montent des parfums de fleurs, de terre mouillée et de copra mis à sécher.
Un village entre mer et montagne
Le bourg principal s'étire à quelques kilomètres du débarcadère; navettes et véhicules locaux font l'aller-retour sans façon. Blotti sous le mont Temetiu, qui culmine à plus de 1 200 mètres, Atuona aligne son église, ses écoles, ses magasins généraux et ses terrains de pétanque dans une quiétude que rien ne presse. Les habitants saluent volontiers; le français se parle partout, teinté de marquisien, et les chevaux attachés au bord des routes rappellent que l'île se vit encore beaucoup à cheval, entre deux vallées. Aux étals et dans les snacks, on goûte le poisson cru au lait de coco, les bananes plantains et le pamplemousse local, servi frais dans une assiette débordante.
Sur les pas de Gauguin
Le peintre débarqua ici en 1901, en quête d'un monde qu'il voulait vierge, et y mourut deux ans plus tard, à 54 ans. L'espace culturel qui porte son nom présente des reproductions de ses toiles et une reconstitution de sa fameuse Maison du Jouir, dont le linteau sculpté invitait avec malice les passants à entrer. Dans la montée du Calvaire, sa sépulture de pierre volcanique rouge, veillée par une réplique de son idole Oviri, regarde la baie; celle de Brel, à quelques pas, porte un médaillon à son effigie aux côtés de sa compagne Maddly. Peu de cimetières au monde reçoivent autant de messages griffonnés, de coquillages et de billets doux; on y monte à pied en une vingtaine de minutes, sous les manguiers, avec la baie qui s'élargit à chaque lacet.
Brel et son avion
Le chanteur belge passa ici les dernières années de sa vie, rendant mille services aux insulaires, dont il assurait les évacuations sanitaires avec son bimoteur baptisé Jojo, en souvenir de son ami le plus cher. L'appareil, soigneusement restauré, s'expose dans un hangar-mémorial où résonnent ses chansons en sourdine, entre photographies d'époque et lettres d'admirateurs venus du monde entier. On en ressort ému, avec l'envie de réécouter Les Marquises, l'album qu'il composa face à ces mêmes crêtes, à deux pas de son magasin général préféré.
Tikis et vallées profondes
Hiva Oa conserve certains des plus grands tikis de Polynésie française. Le site cérémoniel de Taaoa, à quelques kilomètres, superpose ses plateformes de pierre dans un sous-bois de manguiers et de banians; les excursions en 4x4 gagnent aussi la vallée de Puamau, plus lointaine, où veille le tiki Takaii, haut de près de 2,5 mètres, le plus imposant du territoire. La route en corniche, taillée au-dessus de baies de sable noir, compte parmi les plus saisissantes du Pacifique sud : chaque virage recompose l'île en tableau, entre cocoteraies, chèvres en équilibre et à-pics vertigineux sur l'écume.
Repères pour l'escale
| Élément | Détail |
| Accostage | Mouillage en baie de Tahauku; transbordement vers le quai |
| Village | À quelques kilomètres; navettes ou véhicules locaux |
| Sites éloignés | Taaoa et Puamau en excursion 4x4 seulement |
Depuis le pont, au moment de l'appareillage, les crêtes se découpent une dernière fois sur le ciel, sombres et douces à la fois. On comprend alors pourquoi un peintre et un chanteur, comblés de gloire, ont choisi de ne plus jamais repartir. Eux restent; nous, on promet de revenir.