Ce jour-là, personne ne descend à terre, et pourtant c'est l'une des journées les plus mémorables de la croisière. Le canal de Kiel, que les Allemands nomment Nord-Ostsee-Kanal, relie la mer du Nord à la Baltique sur 98 km à travers les campagnes du Schleswig-Holstein. Le navire s'y glisse par les écluses de Brunsbüttel, près de l'embouchure de l'Elbe, et n'en ressort qu'à Holtenau, aux abords de Kiel. Entre les deux, des heures de navigation paisible au milieu des prés, si près des berges qu'on pourrait presque saluer les promeneurs de la main.
Un raccourci vieux de plus d'un siècle
Inauguré en 1895 sous le nom de canal Kaiser-Wilhelm, l'ouvrage épargne aux bâtiments de mer le long détour par la pointe du Danemark, soit environ 460 km d'eaux souvent agitées. L'Allemagne impériale y voyait un passage stratégique pour sa flotte ; le commerce en a fait l'une des voies navigables artificielles les plus fréquentées au monde. Cargos, porte-conteneurs et voiliers s'y croisent en file continue, ce qui transforme chaque transit en défilé naval permanent, à observer confortablement depuis une chaise longue.
Le passage des écluses
Tout commence et tout finit par une écluse. À Brunsbüttel comme à Holtenau, le navire entre lentement dans un sas aux dimensions colossales, les vantaux se referment, l'eau monte ou descend de quelques mètres, et les amarres grincent doucement le long des bollards. La manœuvre, millimétrée, se déguste depuis les hauteurs du bord : on domine les quais de service, les vélos des éclusiers et les petites embarcations qui partagent parfois le sas avec les géants d'acier. Les plus matinaux assistent souvent à l'entrée dans le premier sas au lever du jour, quand la brume traîne encore sur l'Elbe.
Un paysage à hauteur de pâturage
Le long du parcours, le spectacle tient à sa simplicité : vaches paisibles au bord de l'eau, fermes à toit de tuiles, clochers de village, cyclistes qui suivent le convoi sur les chemins de halage et enfants qui saluent depuis la rive. Une série de viaducs routiers et ferroviaires enjambe le chenal, et le passage sous chacun d'eux réserve son frisson : les cheminées semblent frôler l'acier, et tout le monde lève la tête au même moment. De petits traversiers, gratuits depuis l'origine de la voie d'eau, se faufilent entre les convois pour relier les deux berges, perpétuant une promesse faite aux riverains au dix-neuvième siècle.
Rendsburg et son bac volant
Le moment le plus attendu du transit survient à Rendsburg, à mi-parcours. Là, un viaduc ferroviaire de 1913 franchit le chenal à plus de 40 m de hauteur, et sous son tablier circule une curiosité mondiale : un bac suspendu, accroché à la structure par des câbles, qui transporte piétons et voitures d'une berge à l'autre en glissant au-dessus de l'eau. Voir ce transbordeur aérien croiser la route d'un porte-conteneurs résume tout le génie un peu excentrique de cet ouvrage.
Bien vivre sa journée de transit
- S'installer tôt à l'extérieur : les meilleures places partent vite au passage des écluses.
- Prévoir des jumelles pour détailler villages, oiseaux et manœuvres des éclusiers.
- Consulter le programme de bord : de nombreuses compagnies offrent des commentaires en direct pendant la traversée.
Quand la Baltique s'ouvre
En fin de journée, les portes de Holtenau s'écartent et la Förde de Kiel apparaît, piquetée de voiles blanches. On quitte alors ce ruban d'eau douce avec le sentiment d'avoir traversé l'Allemagne par son jardin secret, à un rythme d'un autre siècle. Bien des passagers, en refermant leur journal de voyage, notent que leur meilleure journée en mer s'est déroulée, en réalité, au milieu des vaches.