Deux dates ont fait entrer Torgau dans les livres d'histoire, à quatre siècles d'intervalle. En 1544, Martin Luther y consacra la chapelle du château de Hartenfels, première église jamais construite expressément pour le culte protestant. Le 25 avril 1945, des soldats américains et soviétiques s'y serrèrent la main sur l'Elbe, scellant la jonction des deux fronts qui coupa l'Allemagne nazie en deux. Entre ces deux moments, une petite ville de Saxe aux façades Renaissance, que les bateaux fluviaux naviguant entre Prague et Berlin abordent au pied de son château.
Hartenfels, château des princes électeurs
Dressé au-dessus du fleuve, Hartenfels compte parmi les châteaux Renaissance les plus aboutis d'Allemagne. Son chef-d'œuvre se trouve dans la cour : le Grand Wendelstein, un escalier en spirale qui s'élève sans aucun pilier central, prouesse de taille de pierre qui laissait déjà bouche bée les visiteurs du XVIe siècle. On monte, on redescend, on cherche le truc du maître d'œuvre, et l'on repart convaincu qu'il tenait du magicien. Depuis la tour, la vue file sur le fleuve et les toits rouges; dans les fossés, tradition oblige, la municipalité entretient toujours de vrais ours bruns, héritiers d'une ménagerie princière plusieurs fois centenaire. Les salles du château accueillent par ailleurs des expositions sur la vie de cour et sur le siècle de la Réforme.
Le berceau politique de la Réforme
Sous les princes électeurs de Saxe, Torgau devint le centre névralgique du protestantisme naissant : Wittenberg avait la chaire et l'université, Torgau avait la cour et le pouvoir. La chapelle consacrée par Luther illustre à elle seule ce basculement, sobre et lumineuse, pensée pour la parole plutôt que pour le rite; le réformateur prêcha lui-même lors de la consécration, en octobre 1544. À quelques rues, la maison où mourut Katharina von Bora, l'épouse de Luther, en 1552, est devenue un petit musée touchant, consacré à cette femme d'exception qui géra ferme, brasserie et maisonnée pendant que son mari changeait l'Europe; sa pierre tombale se voit dans l'église Sainte-Marie voisine.
Une vieille ville étonnamment intacte
Épargné des grandes destructions, le centre historique aligne environ cinq cents bâtiments d'origine gothique tardive ou Renaissance, une densité rare en Allemagne. Sur la place du marché, l'hôtel de ville déploie pignons et oriel sculpté; les rues alentour cachent cours intérieures, portails armoriés et anciennes brasseries, car la bière brassée ici se vendait jadis jusqu'à Hambourg. Tout se parcourt à pied en flânant, à dix minutes du débarcadère, et les façades pastel fraîchement restaurées donnent à la promenade un air de décor de théâtre dont on serait les seuls spectateurs.
Le jour de l'Elbe
Sur la berge, un mémorial rappelle la rencontre du 25 avril 1945, immortalisée par des photographies qui firent le tour du monde : soldats des deux armées enjambant les poutres d'un pont détruit pour se donner la main. Chaque année, Torgau commémore ce « jour de l'Elbe » qui fit d'elle, un instant, le centre du monde. Le lieu invite à une pause songeuse, entre le clapot de l'eau et les prairies de l'autre rive, où paissent les vaches dans un calme parfait qui semble répondre, à quatre-vingts ans de distance, au fracas d'alors.
Reprendre le fil du fleuve
Avant de remonter la passerelle, accordez-vous un café sur la place du marché ou une bière locale sous les arcades, en regardant vivre cette cité qui a vu passer tant d'histoire sans jamais hausser le ton. Le bateau glisse ensuite le long des rives sableuses du fleuve, entre prairies et bancs de sable, et Hartenfels s'efface derrière un méandre. Il flotte alors comme une évidence : les grands tournants de l'Europe se sont parfois joués dans de bien petites villes.