En 1922, le cinéaste Friedrich Murnau cherchait un décor pour son vampire Nosferatu : il choisit Wismar, ses ruelles gothiques et son vieux bassin. Un siècle plus tard, la cité de la Baltique allemande n'a rien perdu de ce caractère — mais le soleil y a remplacé les ombres. Briques rouge sombre, pignons ouvragés, mouettes sur les pavés : inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO avec sa jumelle Stralsund depuis 2002, Wismar offre aux passagers l'un des ensembles hanséatiques les plus complets d'Allemagne du Nord.

Du quai au vieux bassin

Les navires s'amarrent dans la zone industrielle du port, à une quinzaine de minutes de marche du centre par un itinéraire plat qui longe l'eau. On atteint d'abord l'Alter Hafen, le vieux bassin, cœur maritime des lieux depuis le Moyen Âge. Les barques de pêche y débarquent leur cargaison, aussitôt fumée et vendue en sandwichs sur les étals flottants; la réplique d'une cogue, ces navires ventrus qui firent la fortune de la Hanse, se balance entre les voiliers traditionnels. À l'entrée du bassin, deux têtes de marins moustachus peintes de couleurs vives, les « têtes suédoises », rappellent une singularité locale : Wismar appartint à la Suède pendant plus d'un siècle et demi, jusqu'au début du XIXe siècle.

Une place à la démesure hanséatique

Quelques rues plus haut, la place du marché déploie ses 10 000 m², parmi les plus vastes du nord de l'Allemagne. En son centre, la Wasserkunst, élégant pavillon Renaissance achevé en 1602, alimentait jadis la cité en eau potable; ses arcades servent aujourd'hui de rendez-vous aux habitants. Tout autour, les façades racontent six siècles d'architecture, de la maison gothique dite « Alter Schwede » aux demeures classiques pastel. Les terrasses invitent à une pause au soleil, un café ou une part de gâteau à la main.

Les géantes gothiques

Les églises de Wismar donnent la mesure de son ancienne puissance. Saint-Nicolas, élevée pour les marins et les pêcheurs, dresse une nef parmi les plus hautes d'Allemagne; ses voûtes semblent défier la pesanteur. Saint-Georges, dévastée par les bombardements de 1945, a été relevée pan après pan pendant des décennies — on grimpe désormais sur sa plateforme pour embrasser les toits rouges du centre ancien. De Sainte-Marie, seule subsiste la tour, haute de 80 m, qui sert d'amer aux navigateurs; une exposition y explique les secrets de la construction gothique en brique. La Maison du patrimoine mondial, gratuite, complète le tableau en racontant l'inscription à l'UNESCO.

Le Fürstenhof, un palais italien sous la Baltique

Entre Saint-Georges et la cathédrale disparue s'élève le Fürstenhof, ancienne résidence des ducs de Mecklembourg : une façade Renaissance couverte de frises de terre cuite où défilent scènes bibliques et cortèges antiques. L'influence italienne, rarissime si haut vers le nord, témoigne des ambitions de la cour au XVIe siècle. Le bâtiment abrite aujourd'hui le tribunal, mais rien n'empêche d'admirer longuement les reliefs depuis la rue.

Ruelles, boutiques et souvenirs de tournage

Entre ces géantes, le lacis des ruelles réserve ses plaisirs : cours d'artisans, librairies, échoppes de bord de canal. Le petit pont dit Schweinsbrücke, orné de cochons de bronze que les passants caressent pour la chance, mène au musée d'histoire locale installé dans une belle demeure Renaissance. Les cinéphiles s'amuseront à reconnaître les angles de rue du Nosferatu original.

La lumière du soir sur la brique

Au retour, le chemin du bord de l'eau ramène doucement vers le navire. Les grues du chantier naval se découpent au loin, les fumoirs embaument encore, et la brique des clochers vire au pourpre dans le soleil déclinant. Murnau cherchait l'inquiétude; le passager d'aujourd'hui emporte tout le contraire : la chaleur d'une cité qui a traversé la peste, les guerres et les empires sans jamais cesser de regarder la mer.