Une chatte noire au dos rond trône sur la fontaine du marché, griffes dehors, prête à défendre son tonneau. Zell doit beaucoup à cet animal de légende : le Zeller Schwarze Katz, le vin de la Chatte noire, a porté le nom du bourg jusque sur les tables d'Amérique et d'Asie. L'amarrage se fait le long de la promenade riveraine, face aux maisons serrées entre la Moselle et un mur de vignes si pentu qu'on se demande, en levant les yeux, comment les vignerons y travaillent.
La boucle du Hamm
La rivière décrit ici l'un de ses méandres les plus prononcés, le Zeller Hamm, et les coteaux plantés enserrent la localité de toutes parts. Avec plus de 300 hectares de vignes, la commune compte parmi les plus grands terroirs viticoles d'Allemagne. Le Riesling règne sur ces pentes d'ardoise sombre, qui emmagasinent la chaleur du jour et la restituent aux grappes; les rangs montent à l'assaut des crêtes en lignes verticales, un spectacle qui accompagne chaque pas de la journée. Des chemins balisés grimpent d'ailleurs entre les parcelles pour qui veut prendre un peu de hauteur : quelques minutes d'effort suffisent pour dominer les toits d'ardoise, le méandre et le ruban vert de la rivière. À l'automne, la récolte met le bourg entier au diapason des vignes, et l'air sent le moût jusque sur les quais.
La légende du tonneau gardé
Dans les caveaux, on raconte volontiers l'histoire fondatrice. Au dix-neuvième siècle, des marchands venus d'Aix-la-Chapelle hésitaient entre plusieurs fûts d'une cave locale. Une chatte noire, perchée sur l'un d'eux, se mit à cracher et à griffer quiconque s'en approchait. Les acheteurs y virent le signe que la bête gardait le meilleur, emportèrent le tonneau défendu, et le cru se vendit dès lors sous le nom de sa gardienne. Vraie ou embellie, l'anecdote a fait la fortune du vignoble : le cru s'est exporté massivement, au point de devenir l'un des noms mosellans les plus connus à l'étranger. La petite féline figure aujourd'hui sur les étiquettes, les enseignes, les girouettes et une bonne partie des souvenirs offerts aux passagers.
Tours, ruelles et palais
La flânerie dans le centre révèle les restes de l'enceinte médiévale, dont une tour ronde coiffée d'ardoise que l'on repère de loin, et sa cousine carrée, plus discrète. L'église Saints-Pierre-et-Paul veille sur les toits, tandis que l'ancien palais de résidence des électeurs de Trèves, élevé dans les années 1530, rappelle que ce bourg vigneron reçut jadis des princes. Entre ces repères, des ruelles étroites, des cours fleuries et des façades anciennes où les millésimes gravés tiennent lieu de blasons.
Un verre au bord de l'eau
Les caveaux et bars à vin s'égrènent le long de la rue principale et de la promenade : on y goûte le fameux Schwarze Katz, bien sûr, mais aussi des Rieslings de terroir qui montrent un tout autre visage, plus minéral et plus tendu. Les terrasses regardent passer les bateaux, et le pont sur la Moselle offre le meilleur point de vue sur le front de rivière, avec les vignes en toile de fond. Une glace ou un café en bord d'eau, quelques mots échangés avec un vigneron, et l'heure file sans qu'on y prenne garde. Les palais curieux demanderont à comparer un verre de la fameuse cuvée et un cru de lieu-dit : la différence, bien réelle, vaut la leçon d'un sommelier.
En fin d'après-midi, la lumière descend sur les coteaux et fait luire l'ardoise entre les rangs. On regagne la passerelle à quelques mètres des terrasses, un flacon ou deux dans le sac, salué au passage par la silhouette de la chatte du marché. Cette halte mosellane laisse un souvenir simple et net : celui d'un bourg qui a confié sa renommée à un vin, et qui le partage sans façon.