Des cathédrales de glace dérivent dans la baie de Disko, certaines hautes comme des immeubles de vingt étages. Le navire se faufile entre elles, moteurs au ralenti, et les passagers comprennent avant même de débarquer pourquoi Ilulissat signifie « les icebergs » en groenlandais. Troisième ville du Groenland avec quelque 4 500 habitants, elle s'accroche à un littoral rocheux à 350 km au nord du cercle polaire, à l'embouchure d'un bras de mer encombré de glaces, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Débarquer au pays des traîneaux
Les navires mouillent au large et transfèrent leurs passagers en zodiac ou en chaloupe jusqu'au petit port, où s'empilent casiers de pêche et caisses de flétan. Tout se parcourt ensuite à pied : maisons de bois rouge, bleu et jaune posées sur le roc, épiceries, ateliers d'artisans travaillant l'os et la pierre. Partout, on entend les chiens. Ilulissat compte presque autant de chiens de traîneau que d'habitants, attachés par meutes sur les hauteurs, hurlant à tour de rôle ; l'hiver, ils restent le moyen de transport des chasseurs sur la banquise.
Le fjord de glace
À 2 km du centre commence le spectacle qui justifie à lui seul la traversée de l'Atlantique. Le Sermeq Kujalleq, l'un des glaciers les plus rapides et les plus productifs de l'hémisphère nord, déverse ses icebergs dans un fjord de 60 km qui les canalise vers la baie. Bloqués par un seuil sous-marin à l'embouchure, les blocs s'accumulent en un chaos immobile de tours, d'arches et de murailles bleutées. Le centre d'interprétation, bâtiment aux courbes de bois posé à la lisière du site, met en contexte glaciologie et changement climatique avant qu'on ne s'avance sur le terrain.
La promenade de Sermermiut
Depuis le centre d'interprétation, une passerelle de bois descend vers Sermermiut, vallée où les peuples inuits et leurs prédécesseurs ont vécu par vagues successives pendant 4 000 ans. Le sentier jaune, le plus accessible, se parcourt en une trentaine de minutes aller-retour ; il débouche sur un promontoire face au fjord, où le regard se perd dans le blanc jusqu'à l'horizon. Des panneaux discrets rappellent que le site archéologique demeure protégé : on reste sur la passerelle. On entend craquer les icebergs, parfois un grondement sourd quand l'un d'eux se retourne. Rester là un moment, sans parler, compte parmi les grandes émotions qu'offre une croisière, toutes destinations confondues.
L'enfant du pays
Ilulissat est aussi la ville natale de Knud Rasmussen, l'explorateur et ethnographe qui consacra sa vie à documenter la culture inuite d'un bout à l'autre de l'Arctique. Sa maison d'enfance, presbytère rouge dominant le vieux port, abrite un musée qui retrace ses expéditions en traîneau et rassemble objets, photographies et récits recueillis auprès des chasseurs. La visite éclaire ce que les rues montrent au quotidien : une culture vivante, entre flétan séché, traîneaux remisés pour l'été et jeunes qui filent en scooter entre les maisons colorées.
L'escale en pratique
- Transfert en zodiac ou chaloupe ; on circule ensuite à pied.
- Passerelle de Sermermiut : environ 30 minutes de marche facile depuis le centre d'interprétation.
- Excursions en bateau entre les icebergs et survols en hélicoptère selon les compagnies.
- Soleil de minuit de la fin mai à la mi-juillet ; météo changeante, prévoir plusieurs couches.
La mémoire de la glace
Une sortie en bateau au pied des colosses blancs, dans la lumière laiteuse du soir arctique, achève souvent de bouleverser les plus voyagés. On repart d'Ilulissat avec des images qui ne ressemblent à rien de connu et une conscience aiguë de leur fragilité : le glacier qui les fabrique recule, année après année. Ceux qui ont vu le fjord n'oublient ni son grondement, ni son silence. Ils savent désormais que la glace a une voix.