L'an 985. Banni d'Islande pour trois ans, Erik le Rouge remonte un fjord du sud du Groenland et choisit une pente verte, bien exposée, pour y bâtir sa ferme. Il la nomme Brattahlid, « la pente raide ». Mille ans plus tard, le hameau de Qassiarsuk occupe exactement le même rivage, et les moutons paissent toujours entre les ruines des Vikings. Peu d'escales au monde permettent de poser le pied sur un lieu aussi précisément chargé d'histoire.
Un fjord chargé de glace et de mémoire
Les navires d'expédition remontent le Tunulliarfik, l'ancien Eriksfjord des sagas, entre des parois rousses et des icebergs venus du fond de la vallée. Le débarquement se fait en zodiac, sur un petit quai ou directement sur la grève, face à une poignée de maisons de bois et de bergeries. En face, de l'autre côté de l'eau, la piste de Narsarsuaq rappelle que la région servit d'escale aux avions alliés pendant la Seconde Guerre mondiale.
Brattahlid, la ferme d'Erik le Rouge
Un sentier monte du rivage vers les vestiges nordiques : fondations de la grande maison, enclos, restes d'étables. C'est d'ici que Leif Erikson, fils d'Erik, appareilla vers l'an 1000 pour le voyage qui le mena jusqu'aux côtes de l'Amérique du Nord, qu'il nomma Vinland. Sa statue de bronze veille aujourd'hui sur la colline, le regard tourné vers l'ouest. Les archéologues ont également mis au jour les traces d'une minuscule chapelle, construite selon la tradition pour Thjodhild, l'épouse d'Erik, considérée comme la première église chrétienne de l'hémisphère occidental.
La longère et la chapelle reconstituées
Pour donner chair à ces fondations, le village a reconstruit à l'an 2000 une longère viking en tourbe et une réplique de la chapelle de Thjodhild, quelques dizaines de mètres plus loin. On entre sous les toits d'herbe, on s'assoit sur les banquettes de bois dans la pénombre, et l'odeur de la tourbe fait le reste : la vie des colons scandinaves devient soudain très concrète. On imagine sans peine les longues veillées d'hiver, les récits de navigation, les querelles et les réconciliations autour du feu central. Des guides locaux, souvent fils et filles d'éleveurs, racontent les deux mondes qui se sont succédé ici, celui des Nordiques et celui des Inuit.
Kujataa, un paysage agricole classé
Qassiarsuk fait partie de Kujataa, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2017 : un paysage agricole subarctique où se lisent mille ans d'élevage, des fermes vikings aux bergeries actuelles. Le hameau compte une trentaine d'habitants, presque tous liés à l'élevage du mouton. L'aventure moderne a d'ailleurs sa propre date de fondation : en 1924, le Groenlandais Otto Frederiksen s'installa sur ces terres pour y relancer l'élevage, huit siècles après les Nordiques, et sa ferme pionnière a essaimé dans toute la région. Marcher entre les clôtures, saluer un berger à quatre-roues, voir les agneaux dévaler les pentes au-dessus des icebergs : le contraste reste l'un des plus saisissants de l'Arctique.
Repères pratiques
- Débarquement en zodiac; terrain herbeux et sentiers parfois boueux.
- Ruines, reconstitutions et statue de Leif Erikson accessibles à pied en moins de vingt minutes.
- Entrée des bâtiments reconstitués généralement incluse dans les excursions organisées.
- Aucun commerce ou presque : apporter ce dont on a besoin.
- Vêtements chauds et coupe-vent, même sous le soleil de juillet.
Repartir avec mille ans dans les yeux
Sur le pont du navire, en redescendant le fjord, on repense à cette pente verte où tout a commencé : la colonisation du Groenland, la route vers l'Amérique, la rencontre de deux peuples. Qassiarsuk n'a ni musée monumental ni boutique de souvenirs, mais elle offre ce que peu de lieux possèdent encore : la certitude de marcher là où l'histoire a réellement eu lieu.