Dès la fin de l'été, le rouge s'empare de Kalocsa. Des guirlandes de paprika sèchent aux façades des maisons basses, les marchés croulent sous les poudres écarlates, et la ville entière semble mise en conserve dans cette couleur qui a fait sa fortune. Les bateaux du Danube s'arrêtent à environ sept kilomètres du centre; un court transfert en autocar mène les passagers au cœur de l'une des plus anciennes cités de Hongrie, posée au milieu d'une plaine si plate que les clochers s'y voient à des lieues.
Mille ans d'histoire religieuse
Kalocsa reçut son archevêché au temps du roi Étienne, autour de l'an 1000, et n'a jamais cessé depuis d'être une capitale spirituelle de la plaine hongroise. La cathédrale baroque, reconstruite au 18e siècle après les destructions ottomanes, déploie un intérieur clair où le stuc et la dorure jouent avec la lumière. À deux pas, le palais des archevêques conserve une salle d'apparat ornée de fresques, une bibliothèque riche de dizaines de milliers de volumes anciens et une réplique de la couronne royale hongroise, présentée avec la solennité d'une relique nationale. L'ensemble se parcourt à pied en une matinée paisible, sur des places où les tilleuls donnent l'ombre et où les cloches rythment encore la journée.
La capitale du paprika
Le musée du paprika raconte comment un piment venu des Amériques est devenu l'âme de la cuisine magyare. Les salles présentent les variétés, les moulins de pierre, les sacs de toile et le travail des familles qui, chaque automne, enfilaient les fruits en guirlandes pour les suspendre aux murs jusqu'à ce que le soleil fasse son œuvre. La poudre de Kalocsa bénéficie d'une réputation qui dépasse largement les frontières, et les boutiques du centre en vendent toutes les déclinaisons, du doux au relevé, en sachets brodés qui font des cadeaux tout trouvés. Le goulasch dégusté sur place prend soudain une profondeur que les versions d'exportation n'atteignent jamais. Les cuisinières du cru le répètent en souriant : la poudre s'ajoute hors du feu, jamais brûlée, secret d'une couleur et d'un parfum intacts.
Fleurs peintes et broderies
L'autre fierté locale tient dans un art décoratif unique : les femmes de la région peignent depuis des générations des motifs floraux multicolores sur les murs, les meubles et les porcelaines. Le musée installé dans une maison paysanne montre des intérieurs entièrement fleuris du plancher au plafond, ainsi que des broderies dont les points reprennent les mêmes bouquets de roses, de tulipes et de bleuets. Ces motifs, transmis de mère en fille et longtemps réservés aux grandes occasions, habillent aujourd'hui nappes et costumes de fête vendus dans les échoppes voisines.
Les cavaliers de la puszta
Plusieurs escales incluent une sortie vers la grande plaine voisine, où les csikós, les gardiens de chevaux hongrois, perpétuent un savoir-faire spectaculaire : fouets qui claquent comme des coups de feu, montures menées debout à la manière des postes d'autrefois, attelages lancés au galop dans la poussière. Le spectacle se déroule dans une ferme traditionnelle, souvent conclu par un verre de pálinka ou une pâtisserie maison servie sous les acacias, et par un tour de calèche pour les volontaires. C'est la Hongrie des étendues plates et des horizons sans fin, à trente minutes de la cité épiscopale, et le contraste entre ces deux mondes vaut à lui seul le déplacement.
Sur la route qui ramène au Danube, les passagers emportent un curieux mélange : de l'encens de cathédrale, du rouge de piment, des fleurs peintes et un claquement de fouet. Kalocsa tient tout entière dans cette alliance de ferveur et de terroir, et c'est précisément ce qui la rend impossible à confondre avec toute autre halte du fleuve.