Un trait de plume a coupé cette ville en deux. En 1920, le traité de Trianon fit du Danube une frontière, laissant le centre historique côté slovaque et les faubourgs du sud côté hongrois. Ces faubourgs sont devenus Komárom, cité hongroise de plein droit, où accostent les bateaux qui descendent le fleuve entre Vienne et Budapest. L'escale surprend par son atout principal : l'un des plus vastes ensembles fortifiés du XIXe siècle en Europe centrale, longtemps interdit au public, aujourd'hui grand ouvert aux marcheurs curieux. Ajoutez des bains thermaux et un pont qui enjambe une frontière, et la journée se remplit toute seule, le tout dans un rayon de quelques kilomètres autour du débarcadère.
Fort Monostor, la ville sous la terre
Construit entre 1850 et 1871 sur les hauteurs qui dominent le Danube, l'ouvrage couvre environ soixante-dix hectares de bastions, de cours et de galeries en partie enterrées sous des buttes gazonnées, si bien que du fleuve on ne devine presque rien. On y circule entre casernes de brique, poudrières et couloirs voûtés qui gardent leur fraîcheur en plein été, dans une odeur de pierre et de salpêtre qui vaut tous les décors de cinéma. Par endroits, des meurtrières découpent la lumière en lames minces, et le silence des galeries fait spontanément baisser la voix des groupes. Les expositions installées dans les casemates retracent la vie de garnison, l'artillerie d'époque et l'histoire mouvementée du site, utilisé jusqu'à la guerre froide comme dépôt militaire. Les excursions des compagnies fluviales en parcourent l'essentiel avec un guide; les explorateurs indépendants peuvent y passer une demi-journée sans épuiser les couloirs.
Un système défensif complet
Monostor n'était qu'une pièce du dispositif. Igmánd au sud et Csillag à l'est complétaient, avec la grande citadelle de la rive opposée, un verrou capable de contrôler tout le trafic du Danube. En longeant la berge, on comprend la logique du lieu : ici, l'empire des Habsbourg gardait l'une de ses portes stratégiques, et rien ne passait sans être vu. Les remparts de brique rousse, adoucis par l'herbe et les tilleuls, servent aujourd'hui de promenade aux familles du quartier, et les enfants dévalent à vélo les glacis où manœuvraient les régiments. Les panneaux bilingues aident à se repérer, et les gardiens indiquent volontiers les recoins à ne pas manquer.
Les bains, récompense du marcheur
Comme tant de villes hongroises, Komárom possède ses bains thermaux, alimentés par une eau chaude qui sort du sol à quelques centaines de mètres du fleuve. Bassins intérieurs et extérieurs, jets massants et pelouses ombragées composent un décor sans prétention, fréquenté d'abord par les gens du coin, serviette sous le bras et journal dans l'autre main. Après les kilomètres de galeries militaires, une heure dans l'eau tiède remet les jambes en état et offre un aperçu très concret de l'art de vivre hongrois, celui qui se transmet de génération en génération dans la vapeur des bassins. On en ressort détendu, l'esprit encore plein de couloirs voûtés, prêt à regarder le fleuve autrement.
Repères sur la rive hongroise
| Site | Accès depuis le quai |
| Fort Monostor | Quelques minutes en autocar ou 30 minutes à pied |
| Ouvrages Igmánd et Csillag | Court trajet en autocar |
| Bains thermaux | Environ 20 minutes à pied du centre |
| Komárno (rive slovaque) | Pont sur le Danube, franchissable à pied |
Le soir venu, quand le bateau s'écarte du quai, les buttes vertes de Monostor se confondent avec les collines et l'on devine à peine ce qu'elles dissimulent. Komárom se raconte comme une leçon d'histoire à ciel ouvert : un cours d'eau devenu frontière, une place forte devenue promenade, et deux villes jumelles qui continuent, chacune sur sa rive, la même longue conversation.